Toxic Hell

Anita Rigins · Chapitre 16 sur 65

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Toxic Hell

12. Récupérer son âme, coûte que coûte

 

 

Hena

 

Je patiente sur l’une des deux chaises de la kitchenette, un café brûlant et bourré de sucre entre les mains. J’entends les bruits de la douche s’arrêter. Une minute après, Karl débarque, des cernes sous les yeux. Ses cheveux blonds sont encore trempés. Il porte un sweat vert foncé et un jean clair. Il s’immobilise face à moi, ne comprenant sûrement pas l’expression sérieuse sur mon visage.

Quand je suis rentrée, hier soir, et que je ne l’ai pas trouvé chez nous, j’ai fini par m’écrouler de fatigue. Mais, ce matin, je suis bien réveillée et prête à jouer les mères poules. Qu’est-ce qu’il foutait là-bas, dans ce fief de damnés ?

C’est un peu hypocrite, se moque ma conscience.

Mais je l’ignore. C’est moi, l’aînée. C’est donc mon rôle de veiller sur Karl.

– Salut, me dit mon frère en passant une main dans ses mèches claires. Bien dormi ?

Je hoche la tête et l’observe se servir une tasse de café avant de s’installer en face de moi. Bon. OK. Comment lancer la conversation ?

– Où étais-tu hier soir ?

Autant entrer directement dans le vif du sujet. Il avale une gorgée de café avant de reposer sa tasse sur le comptoir, ses yeux bleus dans le vague face à ma question. Mais je continue sans attendre sa réponse.

– Je t’ai vu dans cet entrepôt. Le Toxic Hell. Tu étais au milieu de cette foule qui s’était déplacée pour assister à des combats illégaux.

Mon ton de reproche lui fait froncer les sourcils.

– Si tu m’as vu, c’est que tu y étais aussi, rétorque-t-il.

Touchée ! Merde !

Je pousse un soupir et pose à mon tour ma tasse.

– Je ne pense pas que tu devrais…

– Hena, me coupe-t-il. Tu me couves trop. Je suis brisé, c’est vrai, mais je ne fais qu’appliquer tes conseils. C’est toi qui m’as dit d’essayer de vivre, de me battre face aux cauchemars. J’ai essayé d’avoir l’air normal, hier soir.

Un long silence envahit la pièce. Karl serre les poings et je vois une sincère confusion se dessiner sur ses traits.

– Je voulais juste comprendre pourquoi on parlait de lui, finit-il par murmurer. Hell.

Je fronce les sourcils, à mon tour perdue.

– Nasser ?

Mon frère hoche la tête.

– C’est la légende de Monroe. Ou le cauchemar. Les gens ne semblent pas unanimes. Quoi qu’il en soit, je sais qu’on vient des quatre coins de la ville pour tenter de se mesurer à lui. Certains continuent de parier contre lui malgré son palmarès, ce qui l’aide à se faire des couilles en or.

Donc, lui aussi a entendu parler de Nasser et de ses petites… activités.

– Et toi ? me demande Karl. Qu’est-ce que tu faisais là ?

– Je lui devais quelque chose.

– Qu’est-ce que tu lui devais ? Et, s’il te plaît, sois honnête.

Je pèse le pour et le contre, mais je n’ai pas envie de mentir à mon frère. Ça me fait mal.

– Tu te souviens des quatre cents dollars ? C’est à lui que je les ai empruntés.

Bon, je n’avoue pas toute la vérité, mais ce n’est qu’un demi-mensonge.

Karl écarquille les yeux et sa bouche s’ouvre en grand.

– C’est à ce type que tu as emprunté de l’argent ? C’est lui, le super pote dont tu me parlais ?

– Hum… j’ai peut-être… enjolivé les choses en parlant d’amitié. Je vais devoir le rembourser en bossant pour lui.

– Là-bas ?! s’exclame mon frère.

– Là-bas, affirmé-je avec un sourire penaud, comme si je n’étais pas secrètement flippée.

Karl ignore que je vais devoir voler pour Nasser, mais je préfère garder ça pour moi.

– Si tu veux, je peux travailler à ta place. Je pourrais combattre et…

– Hors de question ! m’énervé-je subitement.

– C’était juste une proposition. Je veux t’aider.

J’essaie de détendre mes muscles. Mon cœur déborde d’amour.

– Je sais bien, murmuré-je. Mais je te jure que je gère. Vraiment.

Je ne gère absolument rien.

– Mais si tu as besoin…

– Je te le dirai. Promis.

Karl finit par hocher la tête. Il récupère sa tasse et se lève.

– Je ne compte plus y retourner, me dit-il avec peine. Il y avait de la violence, tant de violence. Et ça résonnait en moi, Hena. Ça m’a fait vraiment peur.

Il n’attend pas ma réponse et s’éloigne vers sa chambre tandis que mon cœur se brise. Il ne déborde plus d’amour, mais de tristesse. Et de rancœur contre toutes ces personnes qui s’en sont prises à Karl. Il a subi plus que moi à Délivrance. L’inimaginable n’avait aucune limite. Tandis que j’ai préféré me battre jusqu’à m’évanouir, lui s’est effondré sur lui-même.

Mes pensées me ramènent vers une autre personne. Une qui a littéralement été détruite. Je pense à ma mère. Cette femme meurtrie que j’aime de tout mon être, mais qui nous a été enlevée. Son corps est toujours là, mais son esprit, lui… Il est perdu dans les abysses de l’horreur.

J’inspire profondément quand, contre ma volonté, d’autres flashs s’imposent à moi. Et je me retrouve plongée dans un souvenir cauchemardesque.

 

***

 

Ça fait un mois que je suis arrivée à Délivrance. Un mois que je lutte de toutes mes forces pour que l’on ne m’approche pas. Un mois que je me suis repliée sur moi-même. On ne m’a pas encore touchée sexuellement. Je suis prisonnière ici, enfermée dans une pièce du vieux ranch aménagé au milieu du bayou.

Mais les choses changent. Je sais qu’Abraham, mon « professeur », devient impatient. Il veut commencer mon apprentissage pour que je suive la voie de ma mère, de Karl, et des autres victimes. Il veut nous délivrer d’un mal qui n’a jamais existé. Lui seul incarne l’horreur.

Je suis assise sur le lit miteux, dans cette pièce misérable d’environ huit mètres carrés. Comme chaque fois que j’entends des bruits de pas, je serre les jambes contre ma poitrine et les tiens fermement. J’essaie de ne plus y faire attention, mais je sais qu’ils se rapprochent.

Les pas s’arrêtent. Je peux discerner l’ombre immobile sous la porte. Je resserre les bras autour de mes jambes et commence à me bercer. Quelqu’un ouvre alors le verrou, puis le battant et s’arrête sur le seuil. Je garde la tête baissée et ferme les paupières. Je ne veux voir personne, si ce n’est mon frère.

– Cela fait deux jours que tu refuses de t’alimenter, mon enfant.

Abraham.

– Tu vas t’abîmer et tu n’auras plus de forces pour entamer notre voyage vers le nouveau monde qui s’ouvrira à nous.

J’ignore de quel voyage il parle, mais je ne veux pas le savoir. Il s’assied au bout du matelas et reste là sans rien dire. Je sens mon cœur battre au fond de ma gorge.

Après plusieurs minutes, je finis par relever le visage. Je veille à ne regarder que ses mains. Et je vois ce qu’il tient. Du raisin. J’en ai instantanément l’eau à la bouche.

– Tu en veux ?

Sans réfléchir, je le fixe dans les yeux et une envie de vomir me prend à la gorge. Son regard est bienveillant, comme s’il regardait sa fille. Comme si nous étions dans une situation normale. Mais ce n’est pas normal, je le sais, même si mon esprit me joue des tours tant j’ai faim.

Ses doigts décrochent un grain de raisin et il l’approche de moi. Je recule d’un bond et sa main reste suspendue en l’air.

– Prends-le, m’invite-t-il d’une voix douce et indulgente. Il est sucré et délicieux.

J’inspire bruyamment. J’aimerais l’insulter de tous les noms, comme je le fais tous les jours, afin qu’il s’éloigne, ainsi que les autres. Mais je n’y arrive pas aujourd’hui. Je ne vois que ce grain de raisin. Je ne peux que penser à son goût sucré dans ma bouche. J’en salive tellement j’ai faim.

Ma main se soulève lentement pour s’approcher du grain, toujours suspendu entre nous deux. Au dernier instant, Abraham retire sa main.

– Si tu le veux, m’annonce-t-il, tu vas devoir accepter de recevoir ta première leçon.

Alors, j’oublie le raisin. Et je me rappelle ce qu’il se passe. Mon enlèvement. Daryl, mon géniteur. Je hurle et tente de sauter sur Abraham. Il se redresse précipitamment et je tombe du matelas, mes os heurtant durement le sol en béton.

Il pousse un soupir mécontent, puis s’éloigne avant que je ne me remette debout.

– Je reviendrai demain. Et tous les jours jusqu’à ce que tu finisses par accepter.

Abraham sort de la pièce tandis que je hurle à pleins poumons.

Ils tentent de me briser. Ils veulent manipuler mon esprit, mais je ne les laisserai pas faire. Et même si je tombe un jour, même s’ils finissent par détenir provisoirement mon âme, je la récupérerai. Je sortirai d’ici, coûte que coûte.

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