Toxic Hell

Anita Rigins · Chapitre 18 sur 65

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Toxic Hell

14. Visite particulière

 

Nasser

 

Je traverse les couloirs de la fac, Archi sur les talons. Il n’attend pas que l’on quitte le bâtiment pour récupérer son joint et l’allumer. Plusieurs regards se tournent dans notre direction, mais je n’y prête pas attention, Arch encore moins que moi. Perdu dans ses pensées, il trace sa route.

Je n’ai pas vu Hena quitter la salle. Peut-être est-elle toujours assise, au milieu de la rangée, à faire semblant de ne pas être une petite bombe à retardement qui finira tôt ou tard par exploser.

Sa proposition m’a surpris, je l’avoue. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle exige que je bosse avec elle, surtout après l’avoir enchaînée à moi à cause du vol. J’aurais dû refuser. Mais, en voyant l’air de défi sur son visage – un défi qui répondait au mien –, j’ai sauté sur l’occasion. Ce petit jeu va devenir intéressant, je le sens. Qui fera craquer l’autre en premier ? Qui finira par se tuer à la tâche ?

– Esmée m’a envoyé un message, reprend Arch une fois que nous sommes dehors. Il paraît que t’as refusé à demi-mot de coucher avec elle hier soir.

Je hausse les épaules tout en descendant les marches en pierre qui donnent sur la cour. Au loin, j’aperçois le parking blindé.

– Je n’avais pas la tête à ça, rétorqué-je platement.

Je n’ai pas envie de discuter de ça avec lui, et surtout pas maintenant. En réalité, je suis encore troublé par mon altercation avec Hena.

Je sens mon portable vibrer dans ma poche, mais je l’ignore. Je m’arrête pour récupérer mes clés de voiture dans mon jean. C’est alors que je remarque une silhouette familière, qui nous observe à une vingtaine de mètres de là, sur le parking.

– Ton frangin est là, annoncé-je à Arch.

Le brun à mes côtés se tourne vers l’inspecteur Hiro et lève son majeur dans sa direction. Je laisse échapper un rire. Il aurait tellement voulu que son petit frère devienne un parfait petit citoyen, comme lui ! Ce qui n’a jamais été le cas et ne le sera jamais.

– Qu’est-ce qu’il fout ici ? reprend mon ami.

– Il doit sûrement nous surveiller.

Bien sûr que Hiro veut me faire tomber, moi, et son frère en prime. Mais il oublie que je lui ai été utile par le passé. À lui et aux autres flics de Louisiane. Je lui adresse un signe de la main avec un petit sourire moqueur. Je n’apprécie pas ce type, mais il reste le grand frère d’Arch.

– Tu vas devoir t’expliquer un jour avec lui.

Arch se gratte la gorge, puis tire sur son joint.

– Qu’il aille se faire foutre.

Disons que lui comme moi n’avons pas des rapports reluisants avec notre famille.

– Aly lui parle toujours ?

Arch hoche la tête, mais reste silencieux. Finalement, je finis par m’éloigner et monter dans ma caisse pour me rendre dans un endroit que je déteste.

J’arrive, une demi-heure plus tard, devant l’une des principales prisons de l’État. Je passe rapidement le contrôle de sécurité. Je suis en apparence serein, mais, comme chaque fois que je viens ici, j’ai la gorge nouée.

Mon père a réussi à me joindre par le biais de l’une de ses connaissances, alors même qu’il est en train de croupir ici. Ça fait une dizaine de jours qu’il tente de me faire venir, et il m’a finalement eu à l’usure. Alors, me voici. Ce n’est pas de gaieté de cœur. Je veux juste que ce moment passe et que je puisse vite retourner à ma petite vie en oubliant sa sale gueule.

Quelques minutes plus tard, je me retrouve dans un parloir consacré aux visites. Je patiente, assis sur une chaise fixée au sol. Mon genou gauche ne cesse de tressauter, mais je garde les deux bras fermement croisés sur mon torse. Enfin, une porte latérale s’ouvre.

Mon père pénètre dans la pièce. Il est immense. Son corps est recouvert d’une combinaison orange, caractéristique des détenus. Il avance doucement, le regard braqué droit devant lui. Je remarque qu’il s’est encore épaissi depuis l’année dernière.

De nouveaux tatouages recouvrent sa peau au niveau de son cou. Son crâne est, comme toujours, rasé à blanc. Il se laisse tomber sur la chaise devant moi et pose ses mains menottées sur la table. Son regard gris – le même que le mien – analyse les moindres traits de mon visage.

Ses paupières se plissent quand il remarque le bleu sur ma pommette gauche – souvenir de mon combat avec Ilias.

Ni lui ni moi ne parlons pendant de nombreuses minutes. J’observe l’encre sur sa peau. On dirait un putain de colosse prêt à tout briser sur son passage avec son air de tueur.

– Mon fils, dit-il enfin. Nasser Imran.

Mon fils.

Sa voix est lourde de nombreux sentiments, surtout de beaucoup de rancœur. De la déception, aussi, car je ne l’ai pas suivi, lui, dans ses plans foireux.

Il est tombé pour le braquage à main armée d’une banque il y a quatre ans. Lui, mon grand frère et d’autres types de son entourage. J’avais 16 ans et aucune espèce de lien avec ça. Je me suis retrouvé alors à la rue. J’ai zoné, sans famille et sans argent. C’est la rue qui m’a ouvert les bras. J’ai rapidement appris que me servir de mes poings, dans des combats de rue, allait me permettre de me faire de l’argent. J’ai un jour croisé la route d’Archi à l’un de ces combats. Il était venu pour observer et on a sympathisé. Par la suite, il m’a aidé à gagner mon propre fric.

Bref, mon père est tombé avec ses complices. Il a pris plus que les autres parce qu’il a tué un type qui travaillait dans cette banque. En réalité, on pourrait dénombrer bien plus de cadavres, mais personne ne sait exactement ce qui se cache dans le sillage d’Elijah.

Mon père n’a pas toujours été un criminel. Il fut un temps où c’était un homme bon et aimant. Il a quitté le Montana très jeune pour arriver en Louisiane. Ses parents étaient morts et il a enchaîné les petits boulots pour garder la tête hors de l’eau. Il s’est battu, seul, pour se faire une place.

Il est ensuite tombé amoureux de ma mère, qui venait d’Algérie et effectuait ses études ici. Ils se sont aimés, follement. Puis nous sommes arrivés, mon grand frère et moi, et ils nous ont chéris sans limites.

Ils se sont toujours efforcés de nous élever correctement pendant notre enfance. Mon père enchaînait les heures de travail. Il rentrait tard, le soir, et nous racontait ses longues journées tout en enlaçant ma mère. Mais, lorsque ma mère est morte, quand j’avais 10 ans, tout s’est écroulé autour de nous. L’amour a détruit mon père. La perte de ma mère l’a changé. Radicalement. En réalité, cette perte nous a tous changés.

Le chagrin de mon père s’est mué en haine contre le monde. Et il a fini par s’entourer de mauvaises personnes. C’est ce qui l’a fait chuter il y a quatre ans.

La prison ne l’a pas arrangé. Je remarque que de nombreuses cicatrices recouvrent son visage et qu’une partie de son œil gauche est blanche. Il n’avait pas ça, la dernière fois que je l’ai vu, et je me demande ce qu’il s’est passé.

Son apparence me fout de plus en plus les jetons. Il n’a rien à voir avec l’homme qu’il était il y a de ça bien des années.

– Comment ça va ? me demande-t-il après son inspection. Ça fait plus d’un an que j’ai pas vu ta gueule ici, malgré mes appels.

Son ton est plein de reproches. Je serre fortement les mâchoires, tentant de me maîtriser.

– J’étais occupé, lâché-je finalement avec un temps de retard, ne donnant aucune excuse à mon absence.

– Occupé, hein ?

Je hoche la tête, les bras toujours croisés sur mon torse.

– On m’a dit que t’avais commencé l’université.

J’ignore qui lui a raconté ça, qui s’est renseigné pour le compte de mon père. Mais, si quelqu’un marche derrière moi pour me surveiller, il va falloir que j’intervienne et que je sache qui c’est. Et vite.

– Quelle perte de temps, putain ! s’exclame soudainement mon géniteur.

Il attend que je lui affirme qu’il a raison, que je partage son avis. Mais je ferme ma gueule. Je ne suis pas studieux. Je pourrais tout simplement me concentrer sur mes activités illégales et dangereuses pour me faire de l’argent. Mais je sais que ma mère aurait voulu que je fasse autre chose de ma tête.

– Qu’est-ce qui est arrivé à ton visage ? reprend-il ensuite avec un air sceptique.

– Un simple désaccord.

Il rigole pour se moquer de moi. Il doit exactement savoir ce que je fais de mes nombreuses soirées. Il l’avait déjà compris quand je suis venu ici, il y a plus d’un an, avec un œil au beurre noir et mes phalanges esquintées.

– J’espère que l’autre est en fauteuil roulant.

Ilias a pris cher.

Il observe mon corps tendu.

– Ne sois pas nerveux ! ajoute-t-il avec un rire moqueur.

Il s’adresse à moi comme si j’étais toujours un ado de 15 ans suspendu à ses ordres. Ce n’est plus le cas. Je redresse les épaules.

– Je ne suis pas nerveux.

Et puis, finalement, mon père change d’expression et se montre mesuré. Et je comprends pourquoi je suis ici.

– Ton grand frère va sortir d’ici quelques jours.

Bordel de merde ! Je ne m’attendais pas à ça. Cette nouvelle n’augure rien de bon.

– Si tout se passe bien, je sortirai bientôt également. Je veux que tu restes avec ton aîné et que tu lui fournisses ce dont il a besoin.

Son ton est sans appel. Il ne s’attend à aucune contestation. Ma mâchoire se crispe et je serre les poings. Hors de question qu’ils viennent détruire ce que j’ai construit à la force de mes mains ! Je prie pour qu’il reste à croupir ici le plus longtemps possible.

– Alors, vous ne comptez pas vous ranger ? demandé-je, sardonique.

Mon ton sarcastique ne lui plaît pas. Ses traits se tendent et son vrai visage se révèle.

– Se ranger, c’est pour les faibles.

– Je ne vais pas pouvoir l’aider, le coupé-je en parlant de mon aîné. Dis-lui de ne pas venir me voir.

Il hausse un sourcil, surpris de ma réponse. Il ne s’attendait pas à ce que je dise non. À ce que je les renie aussi ouvertement, lui et les embrouilles qui gravitent autour de sa personne.

– T’abandonnes ta famille, fiston ? Attention à ce que tu dis, ça ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd.

Je trace simplement mon propre chemin, pour lequel je suis le seul à décider. Je me lève avant que la situation dégénère. Et le connaissant, ça va forcément dégénérer.

– Ça fait des années que la famille n’existe plus pour moi.

Ma famille de sang n’est plus. Depuis bien longtemps. Depuis la mort de ma mère.

Je l’entends crier mon nom dans mon dos, mais je l’ignore. Qu’ils fassent ce qu’ils veulent. Je ne ferai pas partie de leurs plans.

Des souvenirs me reviennent en tête et me hantent le temps que je traverse la prison. En les laissant défiler, je sais que je prends la bonne décision. Rester à l’écart d’Elijah, mon géniteur, et surtout de mon frère, fidèle héritier de cette belle escroquerie, est la meilleure chose à faire si je ne veux pas sombrer davantage.

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