Toxic Hell
56. Fly like a butterfly
Hena
Je ne rentre pas chez moi. J’ai quelque chose à faire. Quelque chose d’important.
Ma voiture traverse la ville de Monroe. Je me gare près d’un endroit bien précis. C’est une belle journée, malgré le fait qu’on soit en novembre. Les rayons du soleil illuminent le ciel.
Je reste assise derrière mon volant, me demandant si je suis prête pour ça. Mais il le faut. Alors, je respire une fois, deux fois, et je descends de mon véhicule.
Je passe le lourd portail en fer forgé. Je croise une vieille dame qui tient une belle plante entre ses mains. Elle s’avance dans l’allée, un sourire nostalgique aux lèvres. Elle se rend devant la tombe d’un homme et pose la plante dessus avant de le saluer.
Je suis à deux doigts de faire demi-tour, mais je résiste. Je m’avance dans une allée et m’arrête devant une tombe fraîchement creusée. Il n’y a qu’une seule et unique fleur posée dessus. Je ne me souviens même pas de ça. Comme je le disais, le jour de son enterrement est un gros flou dans ma tête. La seule chose que je sais, c’est que je n’ai pas versé une larme depuis. Les larmes sont bloquées en moi. Elles ne coulent pas sur mes joues, elles coulent en moi. Elles m’ont noyée pendant des jours.
Je m’assieds devant la tombe, me moquant de me salir. Je pose une main sur la terre qui se tasse peu à peu. Une terre qui recouvre le cercueil de mon frère. Je réalise enfin les choses, et mon Dieu, que ça fait mal ! Mon frère est parti.
– Salut, Karl.
Ma voix se brise sur son prénom. Et les larmes coulent. Je ne les retiens plus tandis que je prends conscience de la situation. Il ne reviendra plus jamais. Mais il est libéré, désormais.
– Je t’en veux.
Je l’avoue à haute voix, enfin.
– Terriblement. Tu m’as fait tellement mal. Et tu en as fait à cette jeune femme. Une innocente. Mais je m’en veux aussi. Pourquoi la vie a-t-elle décidé d’être si injuste ?
Seul le silence me répond.
J’ai trouvé l’adresse de la mère de cette jeune femme grâce à l’inspecteur Tate. Pauvre femme ! Je n’imagine pas sa douleur. Je vais lui écrire une lettre. Une longue lettre dans laquelle je lui expliquerai Délivrance. Je m’excuserai pour Karl. Je ne peux pas ne rien faire. Je sais que ce n’est qu’une maigre consolation : elle a perdu son enfant et aucun parent ne mérite ça. Je veux simplement qu’elle puisse comprendre certaines choses.
– On ne peut pas défaire ce qui a été fait, continué-je. Tu n’as jamais réussi à te remettre de ce que tu as subi. Tu as… tu as vrillé dans le but de te protéger de tes propres bourreaux. Et j’ai cru que j’arriverais à t’aider. Mais ça n’a pas suffi.
L’être humain peut être poussé dans ses derniers retranchements quand il vit l’enfer.
– J’espère que, là où tu es, tu pourras être heureux.
Un papillon bleu se pose alors devant moi, sur la tombe. Il a la même couleur que les yeux de Karl. Je sais que c’est sans aucun doute un jouet de mon imagination. On est en novembre, il ne devrait pas y avoir de papillon ici. Mais je laisse ce mirage exister.
– Je veux que tu saches que je t’aime, Karl. Mon cœur ne te voit que comme mon petit frère brisé. Et je veux que tu saches que je me pardonne.
Je me pardonne d’avoir échoué à te sauver. Je n’étais peut-être pas assez forte.
Le papillon disparaît.
– Je dois vivre. Pour moi. Pour toi. Est-ce que ça va faire mal ? Oui. Mais je vais y arriver, pas vrai ? Je serai forte, pour nous deux.
Je me relève, le corps frissonnant malgré le soleil.
– Un jour, je te retrouverai. D’ici là, ne reste plus dans le noir, Karl.
Je fixe une dernière fois sa tombe. Notre enfance défile dans ma mémoire. Les bons moments. Ses rires, ses sourires. Je ne garde que le meilleur.
Je m’éloigne. Mon deuil commence. Je laisse partir mon frère, même s’il fera toujours partie de moi, malgré ce qu’il a fait.
J’ai de nouvelles fêlures. Elles sont très profondes, cette fois, mais elles laisseront encore passer la lumière.
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