Toxic Hell
9. Le grand saut
Hena
Sur le ring, les deux hommes se tournent autour. La tension emplit la salle, la folie parcourant la foule en délire. L’ambiance est telle qu’elle rendrait euphorique n’importe qui. Euphorique et mort de peur. Les murs du Toxic Hell semblent se nourrir de cette peur.
Une curiosité malsaine s’insinue en moi. Je me sens attirée par la violence du combat à venir. Si je voulais avoir la confirmation que Délivrance m’a complètement bousillée, bingo, c’est fait !
– Ils vont se battre ? Jusqu’à quel point ? demandé-je au brun à mes côtés.
Archi effleure mon épaule en roulant les siennes.
– Jusqu’à ce que l’un des deux abandonne.
Les gens hurlent de tous côtés.
– Hell ! Hell ! Hell !
Certains hurlent un autre prénom : Ilias. L’adversaire de Nasser, je suppose. Le dénommé Ilias fixe Nasser, la barre de fer fermement tenue entre ses dix doigts.
– Et si aucun des deux n’abandonne ? m’exclamé-je. Bordel, ce type a une barre de fer ! Est-ce que c’est putain de sérieux ?!
Je sens le regard d’Archi posé sur moi, mais je n’arrive pas à décrocher mes yeux de la scène qui se déroule à quelques mètres de là.
– Arrête de t’inquiéter, Blondie.
Un type agite un vieux chiffon orange dans les airs. Aussitôt, le premier coup est porté. Ilias se jette littéralement sur Nasser et tente de le frapper dans les jambes avec son arme. Nasser se décale et son coude heurte la tempe d’Ilias.
– Ouuuh, sale ! rigole Archi en se tournant vers moi. Putain, je sens qu’il va se donner en spectacle comme jamais, ce soir, quand il verra qui est là…
Je ne fais pas vraiment attention à ses paroles, trop concentrée sur le combat. Les deux hommes s’envoient des coups à de nombreuses reprises et ne retiennent pas leur force.
La foule devient de plus en plus hystérique quand Nasser reçoit un méchant coup de poing directement dans la mâchoire. Ilias s’empresse de le frapper de nouveau, cette fois avec sa barre en métal, mais Hell est plus rapide que lui. Il se redresse, percute son adversaire et l’envoie valdinguer.
Il se tourne ensuite vers la foule, ses yeux gris la scrutant. Il trouve rapidement Archi. Puis son regard me trouve, moi. Il ne me lâche plus. Et tandis qu’Ilias se prépare à une nouvelle attaque, Nasser me sourit. Cet enfoiré est peut-être sur le point de se faire casser la gueule, mais il me sourit d’un air serein.
J’articule un « imbécile » dans sa direction.
– Il fait son show, continue Archi.
Nasser pivote et fonce sur Ilias. J’ai l’impression qu’un nouveau combat vient de débuter. Hell fait ressortir la folie qui le possède, et elle écrase tout sur son passage. Ses poings pleuvent sur Ilias. Ce dernier lâche la barre et tente de se protéger le visage. Nasser fauche ses jambes d’un long balayage. Ilias s’effondre sur le sol dans un bruit assourdissant.
– Est-ce que c’est fini ?
Archi secoue la tête.
– Ilias n’abandonnera pas aussi facilement.
Il commence à s’éloigner. Je suis brusquement perdue.
– Mon travail commence, Blondie. Il est l’heure, pour moi, d’aller récupérer l’argent de ces enfoirés.
L’argent des nombreuses personnes qui ont parié ce soir.
– Mais tu as dit toi-même que le combat n’était pas terminé, fais-je par-dessus les cris. Nasser n’a pas encore gagné !
Un rire ironique me parvient pour toute réponse tandis qu’Archi s’éloigne, se mêlant à la foule.
Un cri de rage retentit et je reporte mon attention vers le ring. Ilias tente de récupérer sa barre de fer, mais Nasser l’envoie valser au loin. Je n’entends pas vraiment les paroles qu’échangent les deux hommes, mais je mettrais ma main à couper que ce sont des insultes.
Soudain, Nasser rigole ouvertement. Ilias enrage encore plus et tente de plaquer au sol le démon aux cheveux de jais. Mais c’est trop tard. Nasser l’étend le premier. Je vois Ilias se recroqueviller sur lui-même, ses yeux sortant presque de leurs orbites. Nasser lui assène un dernier uppercut, directement dans le nez. Du sang se met alors à couler rapidement de ses narines et des gouttes aspergent les deux combattants. Les gens hurlent. Ils sont galvanisés par la violence. Les exclamations pleuvent. Le sang ne leur fait pas peur. Il les rend encore plus fous.
Nasser patiente, debout devant Ilias. Les cheveux et le torse trempés de sueur, il guette sa proie, prêt à lui fondre dessus au moindre mouvement. Finalement, Ilias frappe le sol de sa main, le visage blafard. Hell a gagné. Il observe la foule, le menton relevé. Ses yeux scannent les visages. Il sait qu’il est le roi de ce lieu.
L’euphorie s’amplifie. Les billets volent. Des gens hurlent. D’autres semblent mécontents. Des coups pleuvent quand certains commencent à en venir aux mains. Je ne vois plus Archi ni Aly. Je ne vois plus le ring ni Nasser. Et je finis étouffée par la foule.
La marée humaine est partout. Je donne moi-même des coups de coude pour sortir de là. Mais les gens sont trop nombreux. Trop de corps se mélangent et se bousculent.
Putain, je vais crever !
Au moment où ma respiration se fait plus difficile, signe d’une crise de panique sévère, je sens une main s’enrouler comme un serpent autour de mon poignet. Je pousse un cri strident en comprenant qu’un inconnu est en train de m’entraîner à sa suite. Je cligne des yeux et observe les doigts qui m’agrippent. Un homme me tire en dehors de la foule. Je ne vois que ses épaules et son dos nu, recouverts de sueur et de poussière.
Nasser.
Il accélère le pas, se fondant dans la masse pour nous forcer un chemin. Il bouscule tout sur son passage, se moquant de tous, ses doigts toujours accrochés à mon poignet. Et je le laisse faire. Parce que, si je reste ici seule, je vais me faire piétiner en un rien de temps.
J’ai à peine conscience que nous grimpons l’escalier en métal, celui menant à la mezzanine. L’étage du bâtiment désaffecté et pourtant bien entretenu se présente sous la forme d’une espèce de loft dont une seule partie semble ouverte.
Nasser lâche brusquement mon poignet une fois que nous sommes arrivés en haut. Je me baisse et pose les mains sur mes cuisses, reprenant ma respiration. J’inspire longuement, plusieurs fois, les yeux fermés.
Lorsque je me redresse et ouvre les paupières, Nasser me fait face.
– Milhena Williams, tu as eu assez de couilles pour venir jusqu’à moi.
La crise de panique me quittant peu à peu, je passe mes paumes sur mes joues en feu. Il connaît mon nom complet… Donc, il sait bien qui je suis grâce aux journaux.
– Hena. Ne m’appelle pas Milhena.
Il hausse un sourcil, mais ne dit rien. Il essuie son front recouvert de sueur et de quelques gouttes de sang. J’observe à loisir son corps à demi nu. Je ne peux m’empêcher de zieuter sans discrétion le moindre de ses muscles et de ses poils noirs qui courent sur son ventre, puis l’encre noire, des mots qui me sont inconnus et qui parsèment sa peau exposée.
J’avale difficilement ma salive en relevant mon regard. Ses yeux gris sont moqueurs. Je remarque quelques bleus sur son visage. Il frotte son nez aquilin, où une goutte de sueur coulait. Ses cheveux d’un noir d’encre tombent sur son front.
– Où est-ce qu’on est ? demandé-je en faisant un tour sur moi-même. Cet étage semblait interdit d’accès.
Je retiens une exclamation en découvrant qu’il n’y a aucun garde-fou au bord de cette mezzanine. L’endroit est complètement ouvert sur la foule en contrebas. Je préfère ne pas me concentrer dessus, au risque d’être prise de vertige. J’observe plutôt mon environnement. On est dans une sorte de petit salon assez spartiate. Un immense canapé noir est installé dans un coin. Une table basse en verre est posée juste devant.
Mais je vois surtout une lourde porte sur le mur opposé. Je parie qu’elle ouvre sur de nombreuses autres pièces.
– Tu es ici chez moi. Eh oui, cet endroit est normalement interdit au public ! Mais on devait parler, toi et moi. La foule était trop en furie, en bas, pour qu’on puisse discuter.
OK, donc on est effectivement chez lui. Il vit ici, dans cet endroit transformé par ses soins. L’escalier nous a menés jusqu’à un étage ouvert sur le vide. La porte doit sûrement conduire à son appartement. Nous sommes sur son territoire.
Nasser s’approche de moi, un tee-shirt noir à la main. Il l’enfile et utilise le bas du tissu pour essuyer son visage. En le regardant faire, je sens encore le contact de ses doigts sur mon poignet. Je le frotte distraitement et fais quelques pas pour m’éloigner du vide. Si je m’approche trop du bord et que je dérape, je vais tomber et écraser quelqu’un, dans la foule, avant de me faire piétiner.
Pourquoi ne pas mettre une foutue rambarde, putain ?!
J’avale difficilement ma salive en observant quand même les gens en contrebas. Ils semblent un peu plus tranquilles désormais. Un nouveau combat est sur le point de commencer. Je vois Archi récupérer des billets. Plusieurs caméras sont braquées sur le ring.
– Hell, hein ? Quel surnom ! On ne peut pas dire que tu te prends pour de la merde.
Je me tourne vers Nasser, le vide dans mon dos, et le découvre en train de sourire de manière effrontée.
– J’ai déjà connu des hommes qui se prenaient pour des dieux, énoncé-je avec une moue moqueuse. C’est assez pathétique.
Oh, oui, ils se prenaient pour les nouveaux dieux et avaient pour ambition de nous purifier afin de créer un nouveau monde ! Les flashs horrifiques m’envahissent et je bloque mon cerveau automatiquement.
Nasser continue d’étudier chaque centimètre carré de mon corps.
– Je ne suis pas un dieu. Je suis le roi de cet endroit.
Le roi de cet enfer toxique qui consume tout.
Un endroit qui t’a intriguée ces vingt dernières minutes, se moque ma conscience.
– Bon ! lancé-je en croisant les bras. Pourquoi est-ce que je suis là ?
– Tu vas travailler pour moi, m’annonce-t-il.
Ma mâchoire manque de se décrocher. Il s’approche de moi et son odeur envahit mes narines. Un mélange de sueur et de quelque chose de beaucoup plus boisé. J’inspire brusquement avant de ricaner.
– Je suis censée servir des verres ? Faire en sorte que les clients soient rois ? Les accueillir ?
Sa bouche se plisse.
– Je te l’ai dit, trésor. Je suis le seul roi ici. Mais tu peux servir des verres si t’as envie de perdre ton temps. Ou même vendre ton joli petit cul.
Je n’aime pas la façon dont il fixe mes hanches, comme s’il m’imaginait nue. Je réponds à son attaque par une offensive à la Hena.
– C’est pas ce que tu fais ? rétorqué-je en le fixant droit dans les yeux. Tu vends ton propre petit cul : tu l’agites devant leur nez pour qu’ils te paient.
Son corps se colle presque contre moi. Il suffirait d’un centimètre supplémentaire pour que sa peau percute la mienne. La colère a envahi son visage pour ne plus le quitter.
– J’ai été gentil, Milhena, commence-t-il d’une voix doucereuse.
Il fait exprès de m’appeler par mon prénom, le salaud !
– Je t’ai laissée me défier. Grossière erreur de ma part. Alors, je vais arrêter d’être gentil. Insulte-moi encore une fois et je te jette dans la foule.
J’essaie de contrôler les réactions de mon visage, mais peine perdue, je ne peux pas cacher ma surprise. Il plaisante, pas vrai ?
– Et qu’est-ce qui se passerait ? murmuré-je.
– Ils sont alcoolisés. Veulent baiser. Qu’est-ce que tu crois qu’il se passerait ?
J’inspire difficilement. Je vois de la folie dans son regard, encore plus que dans le mien, sûrement. À cet instant, plus que jamais, il me fout les jetons. Mais ça explose en moi. Je ne peux pas garder ma bouche close. J’ai besoin de lui renvoyer un coup.
– Tu ne me fais pas peur.
Il semble décontenancé par mes mots. Mais il pense que je mens, je le vois sur son visage.
Ses mains se posent sur mes épaules. Et il me pousse dans le vide.
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