Toxic Hell

Anita Rigins · Chapitre 5 sur 65

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Toxic Hell

1. Revenir à la réalité

 

Hena

Deux mois plus tard

Monroe, Louisiane

 

Il faut du temps pour se reconstruire. Parfois, les traumatismes sont si profonds qu’ils mettent des mois, des années, voire des décennies avant d’être guéris. Parfois, au contraire, ils sont si ancrés en nous qu’on ne finit jamais par s’en remettre complètement. On devient un parfait condensé d’imperfections et de tourments du passé.

Mais il y a toujours de la beauté dans la souillure, non ?

Alors, il faut apprendre à vivre avec, coûte que coûte. En fait, t’as pas vraiment le choix si tu veux t’en sortir dans ce monde. Tu marches ou tu es laissé à l’abandon en arrière, et personne – personne ! – ne viendra te tenir la main pour t’éviter de sombrer dans le gouffre sans fond qu’est l’enfer. Ce sera toi – et uniquement toi – qui devras t’arracher les ongles en escaladant les parois pour fuir.

Alors, je peux au moins faire semblant d’aller mieux. Faire semblant, ça me connaît. Mais, au bout du compte, je fais tellement semblant que j’ai l’impression que les choses changent, alors qu’en réalité elles restent intactes.

Mon frère, Karl, apporte notre dernier carton et le pose sur le canapé. Assise en tailleur sur le sol, un peu plus loin, je relève les genoux et pose mes coudes dessus, l’observant silencieusement. Deux mois se sont écoulés depuis la fin de Délivrance. Nous sommes désormais fin août. Karl semble épuisé. Il passe une main sur son visage fatigué. Ces derniers jours ont été compliqués pour nous, avec notre emménagement dans cet appartement au nord de Monroe. Mais on a vécu pire. Bien pire, en réalité.

Je laisse mes yeux vagabonder sur les murs autour de nous. Ils sont blancs, sans décoration. Purs. Sans visages. Rassurants. Personne n’est là pour nous observer ni nous faire du mal. J’étudie ensuite le petit coin que forme le salon. L’espace sera parfaitement suffisant pour nous deux. En fait, on n’a jamais eu autant de place à disposition, surtout dans un environnement sain.

Je reporte mon attention sur mon frère. Nous n’avons qu’un an de différence – je suis la plus âgée, avec mes 19 ans. Pourtant, j’ai l’impression d’être la plus jeune tant ses traits sont creusés par la fatigue.

– Tous les cartons sont montés, me dit-il.

– Parfait.

Il s’installe, lui aussi, en tailleur devant moi. Ses cheveux blonds, les mêmes que les miens, captent la lumière. Mais, tandis que ses yeux sont bleus, j’ai hérité du regard vert de notre mère.

Songer à notre mère est si douloureux que je m’oblige à penser à autre chose. Mais c’est dur : je ne peux que me demander ce qu’elle fait actuellement. Est-elle sortie du silence dans lequel elle se mure depuis plusieurs mois ? Va-t-elle, elle aussi, s’en sortir ? Délivrance n’a pas laissé des cicatrices que sur mon cadet et moi. Sur notre mère, aussi. Surtout sur elle, en fait.

Mon frère pousse un soupir et me sort de mes pensées. Le sport est devenu l’une des échappatoires de Karl, si bien qu’il s’est épaissi ces derniers mois. Ça lui permet d’évacuer la rage. La rage pour tout ce que l’on a vécu. Mais je la sens grandir en lui, et je me demande comment il va faire pour continuer à l’évacuer lorsqu’elle sera sur le point de tout emporter sur son passage. Je ne la laisserai pas le détruire. Je veux qu’il se reconstruise. Il le faut.

– C’est un nouveau départ, annoncé-je. On laisse tout derrière nous.

Il hoche la tête sans grande conviction. Je suis persuadée qu’il est encore plongé au cœur des marécages de la Louisiane, l’ancien QG de la secte Délivrance, avant qu’elle ne soit démantelée. Du moins… en partie démantelée. Je sais que, mentalement, Karl est toujours aux mains de Daryl, notre propre géniteur.

Notre ancien bourreau.

Un père est censé protéger ses enfants et ne pas abuser d’eux, pas vrai ? Mais cela n’était qu’une théorie au sein de Délivrance. La réalité est parfois bien plus triste et horrible qu’il n’y paraît.

Ma main agrippe les doigts de Karl. Je sens qu’il se tend à mon contact, comme si je l’avais frappé. Puis il fixe mes doigts et les agrippe à son tour, finissant par se détendre en réalisant que ce n’est que moi.

– Nous ne sommes plus là-bas, affirmé-je fermement. Notre vie est désormais ici, à Monroe. D’accord ? Le temps qui s’est écoulé dans le bayou ne doit pas déterminer l’avenir que l’on va se construire ici. Compris, Karl ?

Ma voix est forte, assurée, et pourtant je me craquelle intérieurement. Putain, moi aussi, je souffre ! Mais je dois lui montrer que je commence à aller mieux. Hors de question qu’il se sente abandonné. Nous sommes certes dans le même état que le QG de Délivrance, détruits, mais, au moins, la secte ne pourra plus nous atteindre.

Karl pince les lèvres et passe sa main libre dans sa courte barbe blonde.

– Je suis complètement flippé, articule-t-il avec difficulté. Je ne sais même plus ce que ça fait de… vivre normalement.

Il englobe le salon à moitié vide du regard. Je vois les ombres danser dans ses yeux. Tant d’ombres.

C’est difficile de croire qu’avant notre kidnapping, nous avions une vie parfaitement normale. Le retour à la réalité est compliqué. Compliqué, car notre vie ne sera plus jamais réellement ordonnée et harmonieuse. Pas maintenant, du moins.

– Moi aussi, j’ai peur, murmuré-je. Mais on va y arriver. Personne ne détruira le reste de notre vie ! C’est nous qui la dirigeons, désormais.

J’insuffle toute ma conviction dans mes derniers mots. Je vois que ça lui fait du bien de l’entendre. Il hoche la tête et un petit sourire étire ses lèvres. Il est tellement rare de le voir sourire ! Mais, quand ça lui arrive, Karl s’illumine de l’intérieur.

– Tu le crois vraiment, Hena ?

– Oui, mon pote, lui assuré-je avec le menton relevé. J’y crois dur comme fer.

Je lui lâche la main et m’allonge sur le parquet, croisant les doigts sur mon abdomen. Je peux presque sentir les cicatrices gravées à l’intérieur de mon être, mais, cette fois-ci, je leur interdis de me brûler.

– On va vivre, continué-je en regardant le plafond blanc.

Ou, du moins, on va survivre. Je suis sûre que certains ont vécu des choses encore pires dans leur vie. Je refuse de continuer à être bouffée par mes cauchemars. Eux, je les garde pour plus tard, quand les lumières seront éteintes et que je me retrouverai seule avec moi-même, une nouvelle fois. À ce moment-là, les cauchemars reprendront leur activité favorite : tenter de me détruire. Et je partirai en croisade, une arme à la main, prête à les tuer un par un.

Karl ne me répond pas, mais je ne m’y attendais pas vraiment. Je sais que sa guérison sera plus longue que la mienne. Il était suivi par un psychiatre, depuis deux mois, et il commençait tout juste à lui faire confiance, mais une autre va devoir prendre le relais : Samantha. Il appréhende cette nouvelle rencontre, je le sais. Mais, encore plus, il appréhende notre nouvelle vie ici.

– Est-ce que tu as eu des nouvelles de l’inspecteur Tate ? me demande-t-il ensuite en s’allongeant à son tour.

Ma respiration se coupe et tout mon corps se tend, mais je veille à ne rien laisser paraître. Je reste allongée, mes yeux rivés au plafond.

– Oui. Notre géniteur n’a toujours pas été retrouvé, lancé-je avec haine.

Ma réponse le taraude. Je sais qu’un tas de scénarios lui passent par la tête. Malheureusement, je ne peux rien y faire, car je suis dans le même cas que lui. Deux foutus mois se sont écoulés, et il est toujours en liberté.

– Et Marcus ?

Ce chien a fui avec notre père. Peut-être sont-ils en train de reconstruire Délivrance ailleurs. Je secoue la tête pour toute réponse. Ma seule consolation est de me dire qu’Abraham, le troisième homme, n’est plus. Il ne sera jamais plus une menace pour quiconque.

– Tate les trouvera.

Il nous l’a promis. Mais, même moi, je commence à perdre espoir. Son enquête n’avance pas alors que nos cauchemars gagnent du terrain. C’est difficile de ne pas les laisser prendre le dessus. Parfois, vous n’avez juste… plus envie de vous battre. Mais je sais que la vie met de nombreux obstacles sur notre chemin pour que l’on sache si nous sommes des guerriers. Qu’elle aille se faire foutre ! Je gagnerai.

– Et si…

– Arrête de te torturer l’esprit, le coupé-je. Le seul truc important à savoir, c’est qu’on s’en est sortis, d’accord ?

– On nous a sauvés, mais à quel prix, Hena ? Crois-tu vraiment que ce soit aussi simple que ça ?

J’inspire profondément. Non, le passé ne gagnera pas. Il est temps que l’on sorte la tête de l’eau, Karl et moi, avant que l’on se noie. Je repousse la petite voix criarde, dans ma tête, qui tente de me mettre à terre.

– Tu vas entrer en première année de fac, et moi aussi. On va retrouver le système scolaire et l’équilibre d’avant. On va apprendre de nouvelles choses. Il n’y a pas de place pour l’autodestruction. Plus maintenant.

Je me redresse. J’ai besoin de cette nouvelle vie avant de sombrer définitivement. Et, dans celle-ci, je serai celle qui dirige. Donc, on a fait un choix : utiliser les économies bloquées, pour nous, par notre mère, il y a des années, et les dépenser pour nos études dans cette petite faculté. Une partie de l’argent est passée dans notre inscription en première année à l’université de Monroe, mais je sais que cet investissement est nécessaire pour que nous ayons enfin un avenir.

– Nous allons continuer de consulter, chacun, notre propre psychiatre, ajouté-je. Le combat contre l’obscurité sera long et douloureux, mais il le faut. Je ne te laisserai pas sombrer.

Il avale difficilement sa salive, mais s’abstient de me répondre.

– Où est-ce qu’on va trouver l’argent pour les prochains loyers ? me demande-t-il ensuite.

C’est vrai, nous allons vite avoir besoin d’argent. On a encore de quoi tenir un peu, mais, d’ici quelques semaines, ce qu’il nous reste d’économies ne sera plus qu’un souvenir. À ce moment-là, on n’aura plus de filet de sécurité…

– Je me débrouillerai, lui affirmé-je. Je vais trouver un job.

Je suis prête à tout accepter pour construire notre nouvelle vie. N’importe quel job.

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