Toxic Hell

Anita Rigins · Chapitre 22 sur 65

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Toxic Hell

18. Retrouver son corps

 

 

Hena

 

Tout a commencé en fin d’après-midi, début mai.

Nous étions dans la cuisine, comme chaque jour. Mais il est arrivé. Il est rentré à la maison après des années d’absence. Daryl, notre géniteur. On ne l’avait pas vu depuis plus de cinq ans. Mais il était là, les yeux brillants. Il n’était pas seul. Et on a été enlevés.

Ça fait presque quatre mois et demi que je suis sortie de Délivrance, cette secte dirigée par Marcus, Daryl et Abraham. Je suis restée presque deux mois là-bas. Le premier mois, j’étais généralement enfermée, seule. Le but était de me faire craquer en me condamnant à errer dans la terreur. Je refusais de leur parler. Alors, pendant des heures, je tournais en rond dans la pièce dans laquelle on m’avait mise. Il n’y avait aucune issue. Juste les murs pour me tenir compagnie et me rendre dingue. Et ce satané silence. À force de n’entendre aucun bruit pendant des jours, vous finissez par les imaginer et devenir complètement paranoïaque.

Je n’étais pas la seule victime enfermée dans ces lieux. Nous étions une dizaine. Peut-être même un peu plus.

Le deuxième mois, on a commencé à s’approcher de moi et à me punir physiquement pour mes refus. Les coups pleuvaient, parfois. D’autres fois, j’étais privée de nourriture.

Daryl, Marcus et Abraham, ceux qui se présentaient comme nos professeurs, avaient pour mission de nous préparer au nouveau monde. Ils étaient persuadés que notre société actuelle allait peu à peu sombrer, jusqu’à se détruire elle-même, et que tous les humains allaient mourir. Tous, sauf ceux qui seraient prêts à affronter le jour nouveau. Le monde d’après. Ils pensaient devoir nous délivrer pour accepter ce nouveau monde.

Leur but était simple : nous devions développer un lien de loyauté extrême pour que nos corps et nos esprits ne fassent qu’un dans la soumission. Ceux qui acceptaient de les suivre leur obéissaient au doigt et à l’œil et devenaient leurs poupées sexuelles. Pour les autres, comme moi, nous étions enfermés jusqu’à céder. Ces gros malades s’étaient mis en tête de nous éduquer pour qu’on soit prêts. Notre apprentissage devait passer par tout un tas de croyances et la foi suprême envers Délivrance.

Même si je n’ai été violée qu’une seule fois, afin de me purifier pour faire partie de Délivrance, mes professeurs trouvaient d’autres moyens de me préparer au nouveau monde qui devait s’ouvrir à nous. Ils désiraient nous apprendre l’obéissance et le don de soi. Ils marquaient et utilisaient nos corps. Les brimades physiques étaient leur moyen préféré. Nous priver de nourriture également. Mais, aussi, nous plonger dans des pièces sans lumière et dans un silence pesant pendant des heures, jusqu’à ce que nous tournions en rond comme des bêtes en cage. Le pire, c’est qu’ils croyaient vraiment bien faire. Ils s’imaginaient que cela briserait peu à peu notre volonté jusqu’à ce qu’on devienne leurs disciples, prêts à vendre notre âme, comme ils avaient vendu la leur.

Quand je suis sortie de là, la simple idée de prendre du plaisir ou de toucher mon corps me révulsait, alors même qu’avant Délivrance, j’avais connu plusieurs hommes et découvert la notion de plaisir.

Et puis le temps est passé et j’ai essayé de surmonter tout ça. C’était difficile. Je ne me suis touchée que quelques fois depuis que je suis sortie de là. La première fois, c’était un mois après cet enfer. Juste pour voir. J’ai vomi. Sur mon propre lit.

La seconde fois, je me suis touchée différemment, de manière un peu plus sûre. J’ai aimé ça. La fois suivante également. En plus de prendre du plaisir, ça m’a aidée à me reconnecter avec mon corps, à réapprendre à le toucher moi-même, à comprendre ce que je voulais. Le plaisir effaçait la douleur subie. Mes gémissements recouvraient mes hurlements de détresse. Il n’y avait que moi, mon corps et mes envies. Mais je n’ai pas joui. Je n’ai jamais réussi à atteindre ce point culminant.

Ce soir, je suis installée dans mon lit. Et mon corps a faim. Il est affamé de sensations. Il est bouffé par le désir. Un désir qui vient du tréfonds de mon être. Je me remémore la soirée qui s’est déroulée deux soirs plus tôt, vendredi. La foule. Mon vol. Le jeu avec Nasser. Le corps de ce dernier contre le mien.

J’inspire brusquement en me laissant tomber contre les oreillers.

Qu’est-ce qu’il m’arrive ?!

Je reste immobile et silencieuse durant de longues secondes, espérant que ma bulle éclate et que je puisse me ressaisir. Je dois dormir. Maintenant.

Mais mon corps reste assoiffé. Ça m’empêche de penser à autre chose. Je ressens aussi beaucoup de frustration parce que je ne m’écoute pas. Je pose une main sur mon ventre, mes doigts grattant la peau juste sous mon nombril. Je suis bouillante, comme si je couvais soudainement une fièvre.

Alors, toujours allongée dans le noir, je récupère ma tablette, que j’ai mise à charger sur ma table de nuit. Je la déverrouille rapidement et surfe sur Internet. Je clique sur le premier site pornographique que je trouve et scrolle les tendances. Je ne réfléchis à rien, guidée par mes envies. La vidéo que je lance présente un homme et une femme qui s’embrassent passionnément avant de finir sur le sol de l’entrée. Karl n’est pas rentré du sport, si bien que je peux augmenter le volume.

Ma main descend le long de mon ventre et passe rapidement sous le tissu de ma culotte. Mon index caresse mes lèvres intimes, puis se faufile entre elles. Il rencontre mon clitoris et je souffle vigoureusement. C’est exactement ce dont j’avais besoin, ce que désirait mon corps.

À l’écran, l’homme descend rapidement le short de sa partenaire avant de la pénétrer durement.

En écho à la vidéo, mon index tourne autour de mon bourgeon avant de le stimuler directement.

– Oui… soufflé-je avec peine.

Je me reconnecte avec mon corps. Je le guide. Je le maîtrise. Moi, et personne d’autre. Je me mords la lèvre tandis que l’humidité s’accumule entre mes cuisses. Je ne cherche pas à me pénétrer avec mon doigt. Pas ce soir. Je suis trop excitée pour ça.

La vidéo suit son cours. La femme gémit bruyamment à l’écran tandis que l’homme la prend en missionnaire. Ils échangent des baisers enflammés. Ils baisent sans retenue. Je les observe, calquant mon plaisir sur le leur.

Mais je finis par ne plus vraiment les voir. Je me perds dans mes pensées, dans les images qui hantent mon esprit. Une image m’obsède en particulier. Je vois deux yeux gris posés sur moi. J’imagine une silhouette massive au bord de mon lit. Un homme m’observe prendre du plaisir, il m’encourage à accélérer les mouvements de mon index.

Nasser.

Je gémis et ferme les yeux. Je ne sais pas pourquoi Nasser a décidé de me hanter, mais je l’éjecte de ma tête aussi fermement que possible. La vidéo est loin d’être terminée, mais j’ai besoin… j’ai besoin d’une délivrance.

Maintenant.

Mon doigt accélère le rythme, me stimule un peu plus rapidement. Je sens la jouissance monter dans le creux de mes reins. Mais, comme toujours, avant d’exploser, elle s’éloigne. Cette fois-ci, je ne veux pas la laisser partir. Je frotte un peu plus rapidement mon clitoris. Je mords tellement mes lèvres que je vais finir par les faire saigner. Mais je m’en moque. Il suffit d’un ultime frottement pour que tout s’embrase. Je gémis sourdement.

Je sens mes chairs palpiter, furieuses de se contracter dans le vide. Elles ont besoin de s’agripper, de se resserrer sur d’autres chairs. Elles veulent encore plus de chaleur. Je me laisse aller, appréciant cette jouissance toute nouvelle pour moi.

Soudain, on toque à ma porte.

– Hena ? Hena, tu vas bien ? J’ai entendu des bruits bizarres.

Mon cœur loupe un battement et je me retiens de hurler. C’est la voix de mon frère, juste derrière ma porte. Je ne l’ai pas entendu rentrer. En même temps, j’étais un peu dans un autre monde.

– Putain. Putain. Putain, murmuré-je, affolée d’être prise sur le fait par Karl.

Je me jette sur ma tablette et verrouille l’écran, ne me préoccupant pas de la vidéo toujours en cours.

– Ça va ! crié-je en lançant ma tablette au bout du lit. C’était juste… Netflix !

Netflix, hein ? Bien sûr !

Il s’éloigne après m’avoir souhaité une bonne nuit. Quant à moi, je me recroqueville contre mes oreillers. Malgré ma gêne, la dernière image qui me vient, avant que je sombre dans le sommeil, est celle de Nasser prenant du plaisir avec deux étudiantes dans une salle de cours. Mon corps tente de se réveiller une nouvelle fois, mais je l’ignore et repousse, à coups de pied au cul, Nasser de mes pensées, toujours aussi gênée par ces deux dernières minutes.

***

 

Nasser

Le lendemain

 

Je claque la portière de ma voiture et gagne rapidement le bâtiment principal. J’ai rien mangé ce matin et j’ai la dalle. Il me faut un apport calorique suffisamment important pour nourrir mon corps.

Je fais un détour par l’un des distributeurs, puis me dirige vers l’amphi tout en dévorant à pleines dents une barre de céréales. Je vois Arch sur le chemin et il me rattrape rapidement.

– T’étais où, ce week-end ? demande-t-il avec un air complice. Impossible de te joindre.

J’entame ma deuxième barre avant de lui répondre.

– J’avais des trucs à faire.

Mon serveur a buggé sur le dark Web. Il a fallu le redémarrer avant d’effectuer certaines mises à jour interminables. Archi s’apprête à récupérer la troisième barre de céréales que je tiens, mais je retire ma main.

– Bonjour le partage et l’amitié, bougonne-t-il en tirant la porte devant nous.

– Je t’achèterai de la lingerie fine pour me faire pardonner, bébé, lâché-je avec un clin d’œil.

Il explose de rire tandis qu’on pénètre dans l’amphi.

– Seulement si c’est une nuisette avec des cœurs, mon chéri.

Je ne prends pas la peine de répondre à sa blague et scanne les rangs. Je sais exactement qui je suis en train de chercher. Une tête blonde avec des yeux verts trop grands pour un si petit visage.

– Tu t’assieds où ? me demande Arch.

Je dégomme ma troisième barre tout en le laissant sur place.

– Pas avec toi.

Je monte les marches des gradins, dépassant la moitié des rangées en ne me souciant de rien d’autre que de ma petite proie. Une garce qui me fait sacrément chier.

Mais elle est douée, aussi.

Je me laisse tomber près d’Hena, faisant comme si je ne l’avais pas vue. Elle se tend et pivote vers moi, fronçant les sourcils et plissant le nez.

Oh, oui ! Elle n’est pas contente que je sois là.

– Oh, salut ! dis-je d’un ton qui se veut tout sauf innocent. Je ne t’avais pas vue.

Ses traits se crispent un peu plus face à mon mensonge flagrant.

– C’est ça, ouais ! Et moi, je suis la dernière des imbéciles.

Hena Williams est beaucoup de choses, mais sûrement pas une imbécile. Je ne dois plus la sous-estimer. Je tends mes jambes du mieux que je peux devant moi. Je fais un mètre quatre-vingt-huit pour quatre-vingt-cinq kilos : autant vous dire que je hais ce genre d’endroit, vu ma carrure.

– Si le manque de place te gêne, reprend la blonde à côté de moi, n’hésite surtout pas à descendre au premier rang. Il paraît que c’est beaucoup plus confortable. Je dis ça pour toi.

Le sourire innocent qu’elle m’offre me donne envie de sourire à mon tour. Elle n’aime pas que je sois aussi proche d’elle et me le fait savoir. Mais elle ne s’en ira jamais d’elle-même.

– Je suis très bien ici. Merci, trésor.

Je l’entends marmonner plusieurs jurons, puis elle ouvre son sac pour en sortir ses affaires. J’ignore pourquoi j’ai eu envie de m’asseoir à côté d’elle ce matin. Et j’ignore encore pourquoi j’ai pensé à sa petite bouche de voleuse pendant que je baisais ce week-end.

Mais je n’aime pas ça.

Je n’aime pas cette envie soudaine de la prendre sauvagement au milieu de tous, juste pour lui montrer qu’elle n’a aucun pouvoir sur moi, ni elle ni son éternel air de défi qui attise mon désir de jouer. Je me dois de rester faussement imperméable à ses charmes.

Ouais, elle me plaît. Son petit corps me plaît. Ce serait ridicule de ne pas le reconnaître. Mais elle m’exaspère. Elle ment. Elle me défie. Elle refuse de s’avouer vaincue. Elle m’a encore baisé, vendredi soir, en volant mes clés, brisant un peu plus mon ego.

Et tu aimes ça, au fond, me moqué-je intérieurement.

Bien sûr que non ! La fac de Monroe est remplie de jolis petits culs qui ne demandent qu’à prendre du plaisir. Sauf qu’Hena Williams est intéressante par bien des aspects qui retiennent mon attention au-delà de cette attirance physique. Je n’arrive pas à rester éloigné d’elle. Quelque chose me pousse à la chercher davantage, à la rendre dingue. J’ai envie qu’elle se batte contre moi, avec ses répliques acerbes.

Je sors mon ordi et le pose devant moi. Hena se tourne dans ma direction, sûrement prête à m’envoyer une autre pique, tout en appuyant sur le bouton permettant de déverrouiller sa tablette.

– Tu sais que…

Des gémissements l’interrompent dans son élan. Je baisse les yeux vers sa tablette et les écarquille en voyant la vidéo de cul diffusée à l’écran.

Les cris résonnent si fort que les étudiants commencent à se tourner vers nous. L’envie de rire me prend, mais je vois Hena devenir aussi blanche qu’un cadavre tandis qu’elle tente de quitter la vidéo. Les secondes s’enchaînent sans qu’elle y arrive. Sans réfléchir, je lui arrache la tablette des mains et décale mon ordi devant elle.

Désormais, l’intégralité de l’amphithéâtre est tournée vers nous. Vers moi, plus précisément.

– Ça va ! m’exclamé-je avant de sourire effrontément. J’ai juste oublié de couper ma vidéo hier soir.

Putain ! Heureusement que le P r Mozart n’est pas encore arrivé !

Faut croire que je suis bon acteur, puisque tous les élèves pensent que le porno vient de mon écran. J’arrive finalement à fermer la page du site après plusieurs essais. Hena est toujours aussi blanche, ses doigts tremblant légèrement. En comprenant que les regards sont tournés vers moi, et non vers elle, elle pousse un soupir de soulagement.

– Je capte mieux ce que tu faisais ce week-end ! me lance Arch, quelques rangs plus bas.

Quelques élèves éclatent de rire. Mais le silence revient rapidement lorsque le professeur entre dans l’amphi. Je redonne discrètement la tablette à Hena et récupère mon ordinateur.

– Merci, me murmure-t-elle alors. Merci d’avoir fait croire que c’était ta tablette.

Je serre les lèvres pour ne pas rire de la situation. Je n’en reviens pas ! Elle voit que mes épaules sont secouées de rires silencieux et envoie son coude dans mes côtes, toujours gênée. Ses joues sont si rouges ! Je parie qu’elles sont brûlantes. Et ça me donne encore plus envie de rire.

Je me penche vers elle, ma bouche à quelques centimètres de son oreille.

– Tu te touchais en pensant à moi ?

Elle inspire brusquement.

– Je pensais à Archi, rétorque-t-elle narquoisement.

Elle tourne la tête vers le professeur, m’ignorant désormais superbement.

– Je ne te crois absolument pas, trésor.

En tout cas, moi, j’ai pensé à toi, Hena.

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