Toxic Hell
53. Cœur glacé, cœur fracassé, cœur écrasé
Hena
Karl pointe son couteau vers Nasser, choqué de le voir ici.
– Qu’est-ce que tu fais là ?!
Le grand brun ne lui répond pas. Il se tient simplement là, le regard aussi rassurant que possible. Puis mon frère se tourne vers moi, le visage détruit.
– C’est toi qui l’as fait venir ? Mais comment ?
– Nasser ne te veut pas de mal.
– Tu m’as trahi ! Toi aussi !
Il hurle sur moi et ses cris me vrillent les oreilles. Je secoue la tête, des larmes s’échappant toujours de mes paupières.
– Je ne t’ai pas trahi, Karl. Je t’aime. Je donnerais tout pour toi. Mais tu es malade. Je veux juste qu’on te soigne. Je serai là, d’accord ? Je ne te laisserai pas tomber. Jamais.
Je condamne ses actes. Il a tué une jeune femme innocente. Mais il est malade.
Mon petit frère inspire brusquement. Une partie de lui, le vrai Karl, écoute mes mots. Mais les ombres sont toujours là, prêtes à s’abattre sur lui pour le dévorer. Je ne les laisserai pas gagner. C’est impossible.
Nasser fait un nouveau pas dans sa direction et Karl redresse les épaules. La sueur inonde son front et il paraît désespéré.
– N’approche pas ! hurle-t-il à Nasser. Ne nous approche pas.
Ce dernier l’ignore et continue son avancée.
– Karl, écoute-moi. Baisse ton couteau.
– Non !
C’est le cri d’un adolescent complètement bousillé par la vie.
– Mon pote, baisse ton couteau. Ça va aller, d’accord ? On va te soigner.
– JE NE VEUX PAS ALLER MIEUX ! Ne t’approche pas !
– Tout le monde veut aller mieux. Pense à ta sœur. Tu te détruis, mais tu la détruis, elle aussi. Alors, crie, pleure, bats-toi. Tu es plus fort que l’horreur dans ta tête. Ne la laisse pas gagner.
Karl pleure à chaudes larmes désormais. Ses doigts tremblent sur le couteau.
– Mais c’est dur, chuchote-t-il.
– Tu es plus fort que ça, contré-je. Bats-toi.
Je ne me bats pas que pour mon frère à cet instant. Je me bats aussi pour moi. Je me bats pour cette jeune fille qui a été assassinée, pour sa famille, qui doit connaître la vérité.
– Ne laisse pas les voix gagner, continué-je. Tu es fort.
Un sanglot s’étouffe dans ma gorge. Nasser m’observe silencieusement. Lui aussi paraît défait.
Tandis que mon frère commence à baisser le bras qui brandit le couteau, j’entends des bruits de pas.
– Police ! s’exclame un agent, sans doute appelé par Nasser.
Bordel, pas comme ça ! Quel idiot ! Il vient de tout gâcher !
– Non ! hurle Karl.
Il s’approche de nous et tout se déroule très vite. Karl explose et Nasser se jette sur lui. Le couteau l’effleure et Karl s’enfuit. J’accours près de Nasser, qui se tient le ventre. Mais il secoue la tête pour m’indiquer qu’il va bien.
– Suis-le !
Déjà, le flic s’éloigne sur les traces de Karl, et j’en fais de même.
– Police ! hurle à nouveau l’agent en traversant le squat abandonné.
– Ne le faites pas paniquer !
Ce n’est pas comme ça qu’on doit fonctionner ! Karl est perdu dans la tête. À cet instant, c’est un garçon qui se rend compte de tout ce qu’il a fait.
Le flic m’ignore et je vois mon frère fuir au loin. Il passe par une fenêtre cassée et renverse une poubelle sur son passage. Le flic tente de la repousser tandis que, moi, je cours vers une autre fenêtre.
– Karl ! hurlé-je.
J’atterris dans une ruelle. Je vois Karl lâcher le couteau et courir jusqu’à la rue, plus haut. Je le suis, le souffle court. Je ne vois que lui, je ne ressens que sa douleur.
– Karl !
Il se tourne vers moi, le regard perdu. Il veut traverser la route pour fuir, mais il y a des voitures. Trop de voitures.
– Non ! C’est trop dangereux.
Il me jette un dernier regard, les yeux humides, et s’élance sur la route pour échapper au flic et aux conséquences de ses actes. Il n’a pas fait deux foulées qu’une voiture le heurte de plein fouet.
Le corps de Karl – le corps de mon petit frère – est éjecté à plusieurs mètres sur la chaussée.
– Nooooon !
Je pousse le cri le plus déchirant qui soit. Je pensais avoir souffert par le passé. Je pensais que je ne ressentirais pas de douleur pire que celle déjà subie, quand Abraham a possédé mon corps. Mais je me trompais. Parfois, la douleur vous tue, comme maintenant.
Je cours comme une dératée. Je sens Nasser dans mon dos, le flic à mes côtés, mais je me moque de leur présence.
Je rejoins Karl et me laisse tomber contre son corps désarticulé, mes genoux heurtant le bitume. Une voiture pourrait m’écraser, mais je m’en moque. J’attends presque que la mort vienne me faucher à mon tour.
Les jambes de Karl forment un angle bizarre. Du sang s’échappe de sa bouche et il s’étouffe. Je pose les mains sur ses joues, délicatement, comme s’il était un papillon rare. Mais, déjà, ses paupières se ferment. Son regard bleu, si lumineux, disparaît peu à peu.
– Hena, souffle-t-il difficilement.
Je colle mon visage contre le sien, mes larmes recouvrant sa peau. Mon corps forme un rempart autour de lui, comme si je pouvais à nouveau le protéger. Mais je sais que ce n’est plus possible. C’est la fin. C’est la fin de son calvaire et le début du mien.
– Je… je… articule-t-il en s’étouffant davantage. Je suis désolé de n’avoir pas pu lutter contre les ombres. Tu m’aimes encore, pas vrai ?
– Oui. Je t’aimerai toujours, Karl, sangloté-je sans pouvoir m’arrêter.
Comme s’il n’attendait que ça avant de mourir, Karl me sourit une dernière fois. Puis son souffle s’éteint pour toujours.
Mon corps est glacé, et le sien ne va pas tarder à l’être. Mon cœur est fracassé. La vie vient de me terrasser.
– Vole, petit papillon, murmuré-je en effleurant ses joues. Vole, libère-toi.
Et le papillon s’envole. Il s’échappe de la toile d’araignée qui lui engluait le cœur.
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