Toxic Hell
37. Dance in the rain
Hena
Je suis en retard pour récupérer Karl à son rendez-vous chez sa psychiatre. Mais, pour ma défense, j’ai couru toute la journée. Disons que la nuit précédente ne m’a absolument pas reposée. Évidemment, Nasser en est le premier responsable. Je me suis retenue, ces dernières heures, de penser à lui, ce qui est un véritable exploit si vous voulez mon avis.
Je quitte le campus et cours vers ma voiture. Il a commencé à pleuvoir.
Fait chier !
Les gouttes s’abattent sur moi et je me mets bien vite à l’abri dans mon véhicule. Je tente d’appeler mon petit frère pour le prévenir de mon retard, mais je tombe directement sur sa messagerie.
– Vraiment super !
J’enclenche la marche arrière et quitte rapidement le parking. J’en profite pour lancer un autre appel. J’ai eu le message de l’inspecteur Tate, hier, mais j’aimerais lui parler de vive voix. Dieu soit loué, il décroche à la deuxième sonnerie !
– Inspecteur Tate, se présente-t-il tandis que je rejoins la route principale de Monroe.
Heureusement, il y a peu de circulation ce soir.
– Bonsoir, inspecteur. C’est Hena.
– Ah, Hena ! Comment allez-vous ?
Je hausse les épaules bien qu’il ne puisse pas me voir.
– Pas trop mal. La vie continue.
– Et votre frère ?
– Karl tente de reprendre une vie normale. Du mieux qu’il peut. Je vais, d’ailleurs, le chercher à sa séance de psy.
– Parfait, vous m’en voyez ravi. Vous avez eu le temps d’écouter mon message vocal ?
Mon corps se tend en y repensant. Oui, j’ai eu le temps d’écouter et de réécouter ses mots une bonne dizaine de fois, et j’ai toujours la boule au ventre.
– Oui.
– Parfait, répète-t-il. Donc, comme je vous l’indiquais, Marcus a été aperçu récemment à la frontière est de la Louisiane. Plusieurs de mes collègues sont sur ses pas, mais nous pensons honnêtement que son seul but est de fuir très loin d’ici.
– Et Daryl ? le coupé-je sans pouvoir attendre.
Prononcer son prénom à voix haute me dégoûte au plus haut point. Les liens du sang que nous partageons, encore plus.
– Votre père, continue-t-il, n’a pas été retrouvé. Je crois très sincèrement qu’il a traversé la frontière depuis longtemps.
– Vous pensez qu’il a recommencé ailleurs ? Qu’il va reconstruire une secte telle que Délivrance ?
– Effectivement. Sa foi envers cette organisation semblait puissante. Peut-être va-t-il trouver de nouveaux compagnons de route pour reconstruire Délivrance ailleurs.
– De nouveaux compagnons de route ?
Un rire sans joie sort de ma bouche.
– Combien de personnes ces hommes ont-ils abusées ? Combien d’enfants ? D’adolescents ? D’adultes ? Je n’étais pas la seule victime, inspecteur Tate. Nous étions une dizaine. Alors, parler de ces monstres comme de compagnons de route n’est pas vraiment approprié, vous ne croyez pas ?
J’entends une porte qui se ferme, puis des pas rapides.
– Bien sûr, se reprend immédiatement l’inspecteur. Et nous gardons l’œil ouvert. Si un nouveau mouvement éclôt, nous serons sur le coup. Je suis en contact avec tous les services de police de l’État, et ce, depuis le début de cette affaire. Ne vous inquiétez pas. Nos sources veillent pour nous.
Leurs sources. Ces mêmes sources secrètes qui les ont aidés à trouver Délivrance.
– Ce que je veux vous faire comprendre, reprend Tate, c’est que vous et votre frère n’êtes pas seuls. Est-ce que… est-ce que vous avez contacté votre mère ou son institut ?
J’ai envie de lui dire que j’ai un mauvais pressentiment, mais le fait qu’il parle de ma mère me fige. Ma mère. La femme qui m’a élevée. Celle qui a toujours été un ange dans cet enfer.
– Non.
Je secoue la tête même s’il ne peut pas le voir.
– J’ai… j’ai atrocement envie de la voir, mais…
– Mais vous n’êtes pas encore prête, je comprends. Prenez votre temps, Hena. Rome ne s’est pas construite en un jour.
– Ça, c’est sûr.
Nous finissons par raccrocher. J’arrive aux abords de l’immeuble de la psychiatre de mon petit frère. C’est vrai, je ne suis pas encore prête à voir ma mère. J’ai peur de découvrir à quel point elle a été détruite, peur de comprendre, une nouvelle fois, que son esprit ne sera sans aucun doute jamais réparé. Certains diraient que l’espoir est toujours le dernier à mourir. Mais je crains que ma mère ne soit déjà morte à l’intérieur.
Mon véhicule s’arrête le long du trottoir. J’actionne le mouvement rapide des essuie-glaces tant la pluie s’abat sur le pare-brise. Je ne vois quasiment rien à l’extérieur, mis à part plusieurs personnes qui courent dans l’espoir de se mettre à l’abri.
J’aperçois finalement Karl au loin, sa main en visière pour trouver ma voiture. Je klaxonne rapidement, et enfin il court dans ma direction. Il ouvre la portière d’un mouvement sec et s’assied sur le siège passager. Ses cheveux blonds et sa veste grise sont trempés. Il a apparemment attendu plusieurs minutes seul, dehors, au lieu de rester au sec.
– Salut, lancé-je. Désolée pour le retard. Mon prof nous a lâchés après l’heure.
– Je t’ai attendue. J’ai cru que tu n’allais pas venir.
Ses yeux bleus croisent les miens. J’ai l’impression de faire face à un enfant de 10 ans que je devrais rassurer. Un enfant fragile, et surtout perdu.
– Tu aurais dû rester à l’abri.
Il pince les lèvres. Apparemment, c’était une séance difficile pour lui. Je pense qu’il a dû aborder des sujets sensibles avec sa psy.
– Comment est-ce que ça s’est passé avec Samantha ? lui demandé-je tout de même.
Il lâche un son inarticulé et serre les poings.
– J’veux pas en parler.
Je pose la main sur son poing, mais il retire son bras comme si mon contact l’avait brûlé. Sa réaction me blesse et je me sens naze. Mais je sais à quel point Karl est inaccessible quand il s’est refermé sur lui-même.
– Je… Est-ce qu’on peut y aller maintenant ?!
Je continue de l’observer. Je sais que je n’en ai pas le droit, mais, parfois, j’ai envie d’aller parler à sa psy, de lui demander si elle note des évolutions chez mon frère. J’ai besoin de savoir comment il va véritablement.
Toujours silencieuse, je me tourne vers le pare-brise et m’apprête à m’engager sur la route.
– Aujourd’hui, j’avais l’impression d’étouffer.
La confession de Karl m’arrête net. Je lâche le levier de vitesse et me tourne vers lui, le cœur tellement comprimé que j’ai l’impression qu’il n’est plus tout à fait en état de fonctionner. Mon frère lève son regard vers moi, mais j’ai l’impression qu’il n’est pas vraiment à mes côtés.
– Je t’ai menti, m’avoue-t-il alors.
Je fronce les sourcils, prenant peur.
– Comment ça ?
– Je ne suis pas allé à la séance avec Samantha.
– Quoi ?!
– J’avais… j’avais besoin de courir, mais pas de parler.
– Tu veux dire que tu viens de passer la dernière heure à courir sous la pluie ?
– Oui, c’est exactement ce que je suis en train de te dire.
Il attend en silence, la mine chagrinée. Peut-être a-t-il peur que je m’énerve, alors que la seule chose que je veux, c’est retrouver mon frère et lui faire comprendre à quel point je l’aime. Je prends sur moi pour ne pas lui faire de reproches. Je me retiens de lui rappeler à quel point ces séances sont essentielles.
– Est-ce que ça va un peu mieux ?
– Un petit peu.
– Alors, c’est le principal. Tu sais que la seule chose que je souhaite, c’est que tu ailles mieux.
Il reste muet de nombreuses secondes, puis il me surprend en me demandant :
– Est-ce que… est-ce que tu m’aimes ?
– Plus que ma propre vie.
Ses lèvres s’étirent de quelques millimètres. Ce n’est pas un vrai sourire, mais je peux voir ses muscles se détendre. Je lui souris à mon tour.
Un avertisseur sonore me fait sursauter et je vois, à travers le pare-brise, deux voitures qui manquent de se percuter. L’un des deux conducteurs descend sa vitre et injurie le second. Nous restons à l’abri de mon véhicule, un silence pesant entre nous. Chacun est plongé dans ses pensées. Je laisse aller ma nuque contre l’appuie-tête, sentant la fatigue de la journée s’abattre sur moi.
– Tu te rappelles quand on traînait dans le jardin alors qu’il pleuvait à verse ? demande Karl. Maman nous hurlait dessus pour qu’on rentre nous sécher.
Mon cœur se réchauffe à ce souvenir.
– Mais on ne l’écoutait jamais, dis-je. On récupérait des escargots qui traînaient et on les faisait faire la course.
Mon frère s’esclaffe.
– Ensuite, on dansait sous la pluie. On tournait sur nous-mêmes jusqu’à perdre l’équilibre.
Ce souvenir semble avoir tant de signification pour lui ! Ses traits expriment beaucoup d’amour. Alors, je ne réfléchis pas et pose la main sur la poignée de ma portière.
– Qu’est-ce que tu fais ? me demande Karl en se redressant sur son siège.
– Je vais tourner sur moi-même.
– Que… quoi ?
Je l’ignore et sors de la voiture. La pluie s’abat sur moi. Elle est glacée. Mais, en raison de mon corps brûlant, le choc n’est pas si désagréable. Karl descend à son tour du véhicule. Il est un peu plus trempé à chaque seconde passée sur ce foutu trottoir.
– Hena ? me questionne-t-il, incertain.
Je lui fais un clin d’œil et commence à tourner sur moi-même. D’abord, il m’observe sans bouger. Finalement, il s’approche de moi et sa silhouette vacille à son tour tandis qu’il se met à danser. J’explose de rire. Ma vue se trouble sous les gouttes d’eau qui me frappent. Mon frère pouffe près de moi. Il écarte les bras pour tenter de garder un certain équilibre.
– T’es folle ! s’exclame-t-il.
Je ferme les yeux et me laisse bercer par cet instant. Il n’y a que nos souvenirs de gosses. Il n’y a plus d’enfer. Seul le paradis nous tend les bras.
Quand nous retournons dans la voiture, après cet instant de grâce, la plus belle récompense se présente à moi. Mon frère effleure ma main avant de murmurer :
– Merci.
Et je reprends la route, complètement trempée, mais heureuse.
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