Toxic Hell
26. Basorexie
Hena
Nasser se dresse devant nous, un petit sourire collé au visage. Tag semble aussi surpris que moi de le trouver là.
Comme le grand brun ne me répond pas, je répète d’une voix forte :
– Qu’est-ce que tu fais dans ce parc ?
Il hausse les épaules. Il est vêtu d’un simple sweat gris et d’un jean. Il laisse tomber sa cigarette sur le sol et met les mains dans ses poches.
– Je suis venu promener mon chien, rétorque-t-il.
Je regarde autour de lui.
– Mais tu n’as pas de chien avec toi, Nasser.
Il paraît faussement inquiet.
– Je l’ai perdu en chemin. Le pauvre !
– Le pauvre, répété-je, toujours hallucinée de le voir ici.
Intérieurement, je suis presque soulagée de sa venue. Il n’attend pas une seconde et fixe son attention sur Tag.
– Je viens de passer devant Travis et Josh. Je pense qu’ils aimeraient bien bosser avec toi.
– Oh, merci pour l’info, mon pote, mais je suis en binôme avec Hena ce soir, répond Tag, perdu.
Nasser rigole doucement. Son rire sonne faux. Je continue de l’observer, me demandant réellement ce qu’il fout ici. Mais je ne l’interromps pas parce qu’honnêtement, j’ai bien envie, moi aussi, que Tag se casse.
– Je serai son binôme, reprend Nasser en insistant sur le dernier mot. Ne t’en fais pas pour nous.
– Mais tu n’es pas en astronomie, si ? continue Tag, toujours pas réceptif aux tentatives de Nasser pour le faire partir.
Nasser continue de le fixer droit dans les yeux, les mains toujours dans les poches, sans bouger. Finalement, Tag commence à comprendre les choses. Il se tourne vers moi, mais je me contente de l’observer à mon tour, ne cherchant pas à le retenir.
– Bon, euh… OK, débite-t-il en récupérant maladroitement ses affaires. Alors… à plus.
Il passe près de Nasser. Ce dernier tourne le visage dans sa direction, un nouveau sourire aux lèvres.
– À plus, mon pote.
Ce dernier mot sonne comme une insulte dans sa bouche. Tag s’éloigne sans demander son reste. Je scrute Nasser, toujours aussi silencieuse. Il indique la veste sous mes fesses.
– Tu me fais une place ? Je ne voudrais pas me tacher.
– Crève.
Il pousse un soupir défaitiste avant de s’installer à côté de moi. Nos corps ne se touchent pas, mais il est proche. Bien trop proche pour ma santé mentale.
– Alors, c’est quoi, la véritable raison de ta venue ?
Je le regarde croiser ses longues jambes en tailleur, adoptant la même position que moi, avant de sortir les mains de ses poches.
– On est amis désormais, non ? J’ai décidé de passer voir une amie, rien de plus.
La moue que je lui renvoie lui fait comprendre que je ne le crois pas un seul instant. Je détaille ses doigts écorchés par endroits. Donc, il a effectivement combattu au Toxic Hell ce soir. Et il s’est empressé de me rejoindre ensuite. Savoir qu’il a directement pensé à venir ici me réchauffe intérieurement.
– Tu as été insultant avec Tag.
– À d’autres, Hena. Ne joue pas les âmes charitables, alors que tu es la première à voler de parfaits inconnus.
Je le reconnais, il a raison. Une minute passe. Finalement j’avoue du bout des lèvres :
– Il était plutôt bizarre. Donc… merci.
Nasser rigole pour toute réponse.
– Tu comprends ce que je disais quand je t’indiquais ne pas aimer les gens ? Je me suffis à moi-même.
– C’est assez présomptueux, tu ne trouves pas ?
Je l’observe sortir un petit sachet de sa poche.
Qu’est-ce que c’est ?
– Pourquoi ? rétorque-t-il. Qui pourrait être un meilleur compagnon de route que ma propre personne ?
– Ce qui signifie que tu fais route tout seul. C’est assez triste de toujours être seul, non ? Et… est-ce que ce sont des oursons en guimauve ?
Je l’observe engouffrer plusieurs oursons dans sa bouche sans me répondre.
– Je croyais que tu détestais ça !
– J’adore ça.
– Menteur.
– Voleuse, réplique-t-il.
Je redresse fièrement le menton.
– Je ne regrette rien.
– Bien sûr que non. Tu es trop entière pour ça.
Ses mots me laissent perplexe… parce qu’il a raison, je crois.
Je me penche vers son paquet dans le but de lui piquer un ourson. Il l’écarte de mes mains.
– Encore un vol, trésor ?
Il secoue la tête avant de me tendre le paquet. Je chipe un ourson et le mastique doucement, mon regard sur Nasser. J’ai l’impression de découvrir une autre facette de lui. Je ne suis pas en face de Hell, ce soir, l’étudiant roi des combats illégaux. C’est comme si je découvrais le vrai Nasser. Calme, taquin et aimable.
Il relève les jambes, pose les coudes dessus et se met ensuite à observer le ciel. J’en fais de même, douloureusement consciente de la proximité de son corps. Le silence n’est pas gênant, cette fois. Au contraire, nous sommes plongés dans nos pensées tout en n’étant pas complètement déconnectés de la présence de l’autre. C’est assez particulier, cette sensation. C’est comme si j’étais dans mon cocon et que Nasser empêchait quiconque d’y pénétrer.
– J’ai l’impression d’être en paix, murmuré-je pour moi-même.
Quand je le vois tourner la tête vers moi, je réalise que j’ai prononcé ces paroles à voix haute.
Merde !
Mais qu’est-ce que je raconte ? Je pense qu’il va m’ignorer, mais il m’observe étrangement, comme s’il comprenait exactement la signification de mes mots.
– On croit toujours que la paix est inatteignable, me répond-il, alors que, parfois, elle se trouve dans plein de petites choses, comme observer ton ciel.
Mon ciel.
J’observe les étoiles et, durant les minutes qui suivent, j’établis une carte approximative sur le papier. C’est là. Cette paix que je recherchais depuis longtemps. Un endroit où les cauchemars deviennent silencieux. C’est le cas à cet instant. Ils n’existent plus. N’ont plus la moindre prise sur moi. Il n’y a que le moment présent.
Ma bouche s’ouvre d’elle-même :
– Tu savais qu’il pleuvait continuellement sur Vénus ? Mais la pluie ne touche jamais le sol parce qu’elle s’évapore juste avant.
Un air énigmatique habille le visage de Nasser. Ses lèvres s’étirent doucement.
– Vraiment ?
– Hum, hum. Et tu savais que les étoiles filantes n’étaient pas des étoiles, en réalité ? Ce sont des morceaux de poussière qui s’échauffent en pénétrant dans l’atmosphère terrestre.
– Intéressant, avoue Nasser.
– Tu vois, t’aurais dû suivre des cours d’astro.
– Je préfère quand c’est toi qui me fais le cours.
Je me rends compte que je rougis bêtement et cache mon sourire derrière mes doigts. Mais je ne peux m’empêcher d’être touchée par ce compliment.
Les minutes s’écoulent. Je sens que Nasser observe mon travail. Un instant, il se rapproche pour l’analyser un peu plus attentivement. Sauf qu’une fois ma carte établie, il ne s’éloigne pas. Il reste assis juste à côté de moi, son corps collé contre une partie du mien tandis qu’il est penché sur mes gribouillis.
– Pas mal. Ça me parle bien.
– Juste pas mal ? Cette carte est plus que pas mal, mon gars.
Il se redresse et tourne son visage vers moi. Il me défie toujours et je ne cesse de tomber dans son piège. Je rétorque, je rends coup pour coup. Et on recommence. Une boucle sans fin, jusqu’à ce que l’un de nous décide d’abandonner.
Et, à cet instant, il n’y a plus moyen de me protéger, d’ignorer ce qui est en train d’éclore entre nous depuis le début. Cette méfiance mélangée à ce désir insoutenable de toucher l’autre. Ma respiration se coupe presque tandis que je tourne, moi aussi, mon visage vers lui. Impossible de m’éloigner.
C’est comme si j’étais un papillon. Un délicieux papillon trop curieux qui serait attiré par une unique chose : la lumière en face de lui. Il sait qu’elle est dangereuse. Il sait qu’elle peut lui être fatale. Pourtant, il cherche à s’en approcher au maximum, jusqu’à la frôler… Et boom ! Il se retrouve pris au piège, sans moyen de reculer. Sans possibilité de rejoindre l’ombre à nouveau. Les ténèbres dans lesquelles il se cachait.
Le souffle de Nasser frappe mon visage tandis qu’il se penche vers moi. J’avale difficilement ma salive. Je suis consciente du moindre centimètre de son corps en contact avec le mien. De sa main qui frôle ma cuisse, puis se pose sur elle. De ses yeux gris, qui me retiennent prisonnière et me crient mille et une promesses silencieuses.
– À moi de t’apprendre quelque chose, murmure-t-il à quelques centimètres de mes lèvres.
Recule ! m’ordonné-je sans pouvoir y arriver.
– Quoi ?
– Est-ce que tu sais ce qu’est la basorexie ? me demande-t-il dans un souffle.
Je secoue lentement la tête, mes yeux posés sur ses lèvres.
– Est-ce que c’est un mot désignant l’envie de te frapper, toi, avec ton caractère d’enfoiré ?
Ses dents apparaissent sous son sourire. Il se rapproche un peu plus. Il pénètre dans mon cocon, empêchant quiconque de nous rejoindre.
– Ça signifie : une envie folle d’embrasser quelqu’un.
Embrasse-moi ! crie mon cœur.
Mais ne nous brise pas, chuchote mon cerveau.
Mon cœur loupe un battement. Puis un second. Et se remet à battre à folle allure. J’ai l’impression qu’une décharge électrique traverse mon corps. C’est bon.
– Pourquoi tu me dis ça ? chuchoté-je malgré moi en haletant.
– Parce que je veux t’embrasser. Et te dévorer.
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