Toxic Hell
Prologue
Hena
Tic-tac. Tic-tac.
Les seuls bruits qui résonnent entre ces quatre murs glacials sont ceux du mécanisme de l’horloge murale. Elle est dépourvue de tout ornement, comme le reste de la pièce, et comme le reste du commissariat de Lafayette. Il fait chaud, ce qui correspond bien à la température typique d’une fin de mois de juin en Louisiane.
Un frisson désagréable remonte le long de mon épine dorsale et je me recroqueville un peu plus sur ma chaise. Si seulement je pouvais disparaître à cet instant, me réveiller, sortir de ce cauchemar et me rendre compte que ce n’était que ça : un foutu cauchemar ! Mais c’est impossible. L’horreur qui a eu lieu est intimement liée à mon présent.
Mes yeux éteints fixent mes mains, posées sur la petite table en métal. Mes ongles sont à moitié arrachés, mais je ne m’attarde pas dessus. Je me focalise sur le sang séché qui recouvre ma peau. Je peux presque sentir le goût métallique à l’arrière de ma langue.
Oh, oui, l’abominable vérité s’impose à moi ! Je ne suis pas au milieu d’un cauchemar. Je suis bien éveillée et je n’ai pas d’autre choix que d’affronter ce qu’il s’est passé. Ce que j’ai fait. La vie que j’ai prise tandis que l’on me dépouillait de mon âme contre ma volonté.
La porte, sur ma gauche, s’ouvre dans un grincement. Je fixe l’inconnu qui pénètre dans la pièce. Le type d’une cinquantaine d’années tient un calepin dans la main droite et un stylo dans la main gauche. Il doit voir quelque chose de particulièrement triste sur mon visage, car il s’immobilise une seconde sur le seuil, le regard presque aussi hanté que le mien.
Ça doit être l’effet des bleus sur mon visage, ou peut-être de ma lèvre fendue. En pensant à cette dernière, je sens la douleur se réveiller. Mais je la laisse m’envahir. Elle m’aide à tenir et à me rendre compte que je suis bien vivante, que j’ai survécu. Dans quel état je me trouve ? Ah, ça, c’est une autre histoire ! Mon ventre me brûle, et je ne vous parle pas des autres parties de mon corps.
Le policier s’avance lentement dans la salle. Si lentement que je me demande s’il ne veut pas éviter de m’effrayer. Il ne sait pas que je ne ressens plus la peur depuis bien longtemps. Je ne ressens que la douleur qui me brûle de l’intérieur.
Douce, douce douleur, rejoins ma barque et aide-moi à naviguer en eaux troubles.
Le type pose son carnet et son stylo sur la table entre nous, puis tire sa chaise en face de moi. Je continue d’observer ses gestes. Il se gratte la gorge et triture ses cheveux gris avant de pousser le plus long soupir que j’ai jamais entendu.
– Bonsoir, Milhena. Je suis l’inspecteur Tate, se présente-t-il doucement.
– C’est Hena, le coupé-je de ma voix cassée. Juste Hena.
Plus jamais Milhena.
Je penche la tête sur le côté, observant les rides qui creusent son visage. Celle entre ses sourcils se démarque un peu plus des autres. J’ignore pourquoi je m’attarde sur ce détail insignifiant.
Mais une question tourne en boucle dans ma tête, et la réponse m’est vitale. Alors, mes lèvres meurtries s’ouvrent.
– Où est mon frère ?
Ma voix est rauque tant j’ai crié ces dernières heures. Les traits de l’inspecteur s’adoucissent. Il pose les deux mains à plat sur la table, bien en évidence. Je sens mes muscles se tendre. Je n’ai qu’une envie : prendre la fuite. Mais il n’y a aucune issue qui s’offre à moi.
– Votre frère va bien. Il est actuellement en train d’être examiné.
Examiner. Ils sont en train de l’examiner.
– Il n’aime pas qu’on le touche, craché-je en serrant les poings.
Ses traits s’adoucissent un peu plus, comme s’il était capable de comprendre quelque chose qui m’échappe. Il me prend pour une pauvre chose brisée. C’est vrai, mais je sais aussi que je suis forte. C’est cette dernière pensée qui m’a aidée à tenir durant ces deux derniers mois en enfer. Sans ça, mon âme arrachée ne m’aurait jamais été rendue. Ils n’ont pas réussi à m’en dépouiller. Je l’ai récupérée et je la garde précieusement.
Une âme meurtrie vaut mieux que pas d’âme du tout.
– Nous veillons à le toucher le moins possible, me rassure Tate. Mais, vu son état, un examen était nécessaire.
– Je veux voir Karl, annoncé-je.
Je prends une grande inspiration tant l’envie de voir le seul pilier que j’ai dans cette foutue vie est puissante. J’ai besoin de lui autant que j’ai besoin de respirer. Qu’on m’arrache le cœur, s’il le faut, mais qu’on me rende mon frère !
– Je vous emmènerai le voir dès que j’en aurai la permission. Mais d’abord…
Tate rapproche sa chaise de la table et ouvre son calepin. Plusieurs lignes noires apparaissent, et quelques gribouillis également.
– D’abord, reprend-il, je vais devoir vous interroger.
Je vois le chagrin sur son visage. Les excuses, également. Mais je n’ai pas besoin d’excuses. Je veux uniquement qu’on me laisse tranquille. J’ai besoin de redresser tous les murs possibles autour de moi avant que l’acide ne touche ma peau et que tout ne vole en éclats.
– Je n’ai pas envie de p…
– De parler ? me devance-t-il. Je le sais. Mais il le faut, Hena.
L’entendre prononcer mon surnom, c’en est presque agréable, en réalité. Enfin, je crois. Ces derniers temps, j’ai fini par être dégoûtée de mon prénom.
– Il le faut, reprend l’inspecteur avec patience, parce que ça va m’aider à mener mon enquête. J’ai besoin de vous afin d’avoir les meilleures cartes en main, vous comprenez ?
Une enquête… Bien sûr. Parce que l’un d’eux est mort.
Et les deux autres courent toujours.
– Je veux qu’on laisse mon frère en dehors de tout ça.
– Mais ce qu’il a vécu et vu pourrait nous…
Je secoue la tête et serre les mains l’une contre l’autre, ne lui laissant pas l’occasion de terminer sa phrase.
– Si vous voulez que je vous aide à les retrouver, vous devez me promettre que vous laisserez mon frère en dehors de tout ça. Il a déjà assez souffert, asséné-je implacablement.
L’inspecteur pince les lèvres. Il ne me répond pas tout de suite, cherchant sûrement comment contourner mes exigences.
– Je vais essayer de le tenir à l’écart, me répond-il simplement.
Une réponse en demi-teinte. Je sais que si Tate n’a pas assez de détails pour son enquête, il ira voir mon frère. Mais ce dernier est complètement brisé. C’est donc à moi d’être assez forte pour deux. À moi de me plonger dans mes ténèbres, au cœur des souvenirs horrifiques qui me détruisent l’âme.
– Racontez-moi ce qu’il s’est passé ces dernières semaines, me demande gentiment l’inspecteur. Racontez-moi ce qu’ils vous ont fait à Délivrance.
Je serre les lèvres de toutes mes forces pour les empêcher de trembler. Je suis forte.
Je dois l’être. Hors de question de me briser maintenant.
Alors, j’inspire profondément et je lui raconte mon histoire. Mon calvaire au sein de la secte Délivrance.
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