Voyage Au Congo

André Gide · Chapitre 101 sur 106

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Voyage Au Congo

1er ou 2 février.

Bizarre aspect des barques de pêche : grandes pirogues en maints morceaux de bois reliés entre eux avec des lianes et des ficelles, car le pays n’offre plus aucun arbre assez grand pour y creuser l’esquif. L’arrière de ces barques est fortement relevé, de manière à servir de point d’appui pour un grand filet tendu entre deux longues antennes ; un système de contrepoids per-met de plonger le filet dans le fleuve et de le relever sans effort.

 

1er ou 2 février.

 

Arrêtés hier dès deux heures de l’après-midi près d’un vil-lage au bord du fleuve (rive droite). Un peuple d’enfants sur la rive ; mais tous s’enfuient dès qu’ils nous voient approcher. Vil-lage assez misérable. Beaucoup de teinturiers d’indigo (comme aux précédents).

 

Les femmes tapent avec un bâton sur les fruits du palmier doum afin d’amollir la pulpe ligneuse que l’on chique comme du bétel. La récolte de mil a été très insuffisante ; on pressent une grande disette.

 

La chaleur, la lumière surtout, est accablante. J’attends le soir pour m’avancer dans le pays. Marc étant parti avec Outh-man pour photographier, Adoum étant parti à la chasse avec un garde, je vais seul, malgré les recommandations. Une admirable lueur orangée se répand obliquement sur le vaste verger naturel où je m’avance avec ravissement. Les sentiers suivis par les troupeaux de bœufs, richesse du pays, forment un réseau sur le sol. Quantité d’oiseaux, que le soir enivre. J’imagine ces buis-sons, à présent secs pour la plupart, verdissant au printemps, fleurissant, s’emplissant de nids, de vols d’abeilles, le sol se cou-vrant d’herbe fraîche et de papillons…

 

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Nous sommes repartis dans la nuit – vers deux ou trois heures du matin, le capitaine souhaitant profiter du clair de lune. Nous dormions profondément à l’entrée du lac ; et, me fussé-je levé, par cette lumière insuffisante je n’eusse pu voir à mon gré le changement de la végétation. Mais le vent s’est mis à souffler et nous a forcés de nous arrêter, de sorte que bientôt nous avons perdu cette inutile avance – dont le seul effet a été d’escamoter ce que surtout je souhaitaisvoir. Le vent jetait contre nous de petites vagues précipitées, qui, coincées entre les baleinières et le bateau, jaillissaient en geyser et balayaient le pont. En un instant tout fut trempé. En hâte nous avons ras-semblé tout l’épars, replié les lits. Le petit navire dansait si fort qu’une table cabriola les pieds en l’air ; désarroi des grands nau-frages. Et ce, avec un mètre cinquante de fond. La danse des baleinières à nos côtés était presque terrifiante et la violence de leurs chocs contre la coque du d’Uzès. Nous nous sommes hâtés de chercher un abri provisoire entre deux vastes massifs de pa-

pyrus et d’une sorte de carex énorme 76.

 

C’est dans ce havre précaire que j’écris. Devant moi s’ouvre, sous un ciel uniformément bleu, une étendue d’eau illimitée, glauque comme une mer du Nord. À mes côtés, un bouquet de grands papyrus, surgis de l’eau, très beaux, encore qu’ils soient fanés pour la plupart – très « palmiers d’eau » ; et, derrière moi, le plus étrange mélange d’herbes et d’eau qui se puisse rêver ; de nouveau cette énormité, cette informité, cette indécision, cette absence de parti pris, de dessin, d’organisation qui m’affectait à l’excès dans la première partie de notre voyage et qui est bien la caractéristique majeure de ce pays. Mais ici cette perplexité de la nature, cette épousaille et pénétration des éléments, ce blen-ding du glauque et du bleu, de l’herbe et de l’eau, est si étrange et rappelle si peu quoi que ce soit de nos pays (sinon peut-être certains étangs de la Camargue ou des environs d’Aigues-Mortes) que je n’en puis détacher mes regards.

 

76 Ou de graminée.

 

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En panne depuis le lever du soleil, nous devons attendre, jusqu’à près de midi, abrités entre des îlots de papyrus, que le vent soit un peu calmé. Le vent n’est du reste pas très fort – il paraîtrait à peine brise auprès du sirocco, du mistral. Les touffes de papyrus sont d’un admirable ton de vert-roux ; la mer du Tchad d’un glauque blondissant. On enlève les deux baleinières de nos côtés pour les attacher à notre remorque…

 

Après trois heures environ de traversée, voici les îles de l’autre bord. Les papyrus alternent avec des buissons à fleurs jaunes, à peine plus élevés que les papyrus (des papilonacées, semble-t-il ?) où grimpent parfois de grands liserons mauves – et des roseaux gigantesques, semblables à ceux que nous appe-lons « l’herbe des pampas », porteurs de grands panaches gris de chanvre, de la plus grande beauté.

 

J’admire l’effort de tant de végétaux des contrées équato-riales, vers une forme symétrique et comme cristalline, insoup-çonnée dans nos pays du Nord où Baudelaire peut parler du « végétal irrégulier ».

 

Papyrus, palmiers, cactus, euphorbes-candélabres, se déve-loppent autour d’un axe et selon un rythme précis.

 

Nous avons jeté l’ancre devant une île inhabitée, la passe sur laquelle comptait le capitaine, pour gagner Bol, s’étant trou-vée obstruée. Le soir tombait. Nous avons mis pied à terre, mais sans nous écarter beaucoup du point d’atterrissage, car en un instant nous eûmes les jambes pleines de petites graines très piquantes, qu’on ne peut même enlever sans risquer de s’enfoncer douloureusement leurs dards dans les doigts, où ils

 

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se brisent et déterminent desabcès 77. Du reste le paysage n’offre aucun intérêt, sinon, dans cette vaste pelouse sèche que nous parcourons, un végétal bizarre, plante devenant arbuste, à feuilles très larges, d’un gris verdâtre très délicat, épaisses, to-menteuses (je veux dire couvertes d’une épaisse peluche). La fleur est d’un assez beau violet pourpre, mais très petite.

 

Nuit pas trop froide ; mais l’équipage va dormir auprès de grands feux, à cause des moustiques. Arrêt dans une île, peuplée de chèvres blanches. On ne comprend pas ce qu’elles peuvent trouver à manger, car le sol n’est qu’une arène aride, semée par-cimonieusement de cette étrange plante-arbuste, que je décri-vais tout à l’heure, dont le feuillage vert-de-gris fait avec la blan-cheur des chèvres une harmonie exquise. Quantité de chèvres sont attachées par une patte à un pieu fiché dans le sable. Ce sont celles, je crois, que l’on se propose de traire, qu’on ne veut point laisser téter par les chevreaux. Non loin, quelques cases, qui semblent plutôt des abris provisoires ; quelques indigènes d’aspect misérable et hargneux. Le capitaine du navire a grand-peine à obtenir de l’un d’eux qu’il nous accompagne pour nous piloter parmi les îles. Pourtant on nous apporte quatre œufs et une jatte de lait. Le capitaine prend un cabri ; on peut presque dire s’en empare de force ; pourtant il laisse cent sous en échange ; mais le vendeur réclame encore deux francs que le capitaine se résigne à donner. C’est la première fois que je vois un indigène défendre son prix, ou même « faire » son prix. On nous avait bien dit que les habitants de la région de Bol étaient « rétifs ». Ailleurs, quoi que ce soit et si peu qu’on leur donne, ils acceptent sans protestation. Avant-hier, un de nos tirailleurs, (le sergent) payait cinquante centimes un poulet, dans le petit

 

77 Cette insupportable petite graminée, le « cram-cram », abonde dans les plaines de Fort-Archambault et dans toute la région du Tchad ; mais sa graine, pilée dans des mortiers de bois et débarrassée de son en-veloppe hérissée de minuscules harpons, fournit une sorte de semoule de la qualité la plus fine : le « krebs ».

 

– 195 – village où nous nous étions arrêtés. Je lui ai dit que c’était un prix d’avant-guerre et que désormais il devrait payer le poulet un franc. Il se laisse convaincre, et retourne avec moi pour don-ner la piécette complémentaire. Comme il y met de la bonne grâce j’offre de couvrir ce débours ; mais il refuse les cinquante centimes que je lui tends et, comme j’insiste, en fait cadeau à un enfant qui passe. Il est assez naturel que les indigènes, dont on ne paie que cinquante centimes un poulet, voient débarquer les

blancs avec terreur 78 et ne fassent rien pour augmenter un commerce si peu rémunérateur.

 

78 « Les blancs, quand ils viennent, ils prennent tout et ne donnent rien », disaient les gens d’un autre village, tout étonnés de nous voir payer les œufs qu’ils nous apportent.

J’ajoute en hâte que ces mauvais blancs sont l’exception, ou tout au moins qu’il en est d’autres. Lorsque le nouveau Gouverneur Général An-tonetti traversa la région, en février 1924, il estima qu’il n’était pas décent de maintenir les prix d’avant-guerre, et de payer le poulet moins d’un franc. Il doubla de même le salaire et la ration des pagayeurs employés par la Cie de l’Ouham et Nana.

Mais je pourrais citer tel cas où le blanc de passage déchira la mer-curiale où l’administration avait inscrit un prix minimum des denrées, irrité de voir ces prix supérieurs à ceux qu’il prétendait suffisants. La lésinerie de certains blancs à l’égard des indigènes est incroyable. Ma-dame X…, femme d’un administrateur à Fort-Lamy, se plaignait de ne pouvoir trouver de poisson. – « C’est peut-être que vous marchandez trop. Essayez donc de le payer le prix qu’on en demande. » À la grande surprise du marchand, elle se décida enfin à donner deux francs pour un « capitaine » superbe (c’est le meilleur poisson du Chari). Le lendemain et les jours suivants les pêcheurs affluaient chez elle.

Cette même personne était surnommée « Madame cinquante cen-times » par les indigènes, parce que chaque fois que son mari lui disait – « Donne donc un franc à cet homme » pour un service rendu, elle fouil-lait dans un réticule et n’en sortait qu’un demi-franc.

C’est elle qui jetait à son chien les restes de viande, plutôt que de les laisser finir par ses boys.

En 1921, les Européens payaient, à Fort-Lamy, cinq francs par mois la location d’une vache. L’indigène était tenu de remplacer la vache si l’Européen estimait qu’elle ne donnait plus assez de lait. J’ai plaisir à voir

 

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Nous rencontrons le Léon Blot, accosté près d’une petite île. À bord, nous voyons le vieux pilote qui jadis a guidé Gentil à travers le lac. Marc prend sa photo, et par enthousiasme, nous lui donnons un gros matabiche, qui lui fait venir le sourire aux lèvres et des larmes aux yeux.

 

Le vieux, que nous avons emmené de force comme pilote, ne s’attendait évidemment à rien recevoir, car, lorsque je lui glisse un matabiche dans la main, son visage, renfrogné jus-qu’alors, se détend. Je le plaisante sur son air maussade : il se met à rire, prend une de mes mains dans les deux siennes et la presse à maintes reprises avec une effusion émouvante. Quels braves gens ! Comme on les conquerrait vite ! et quel art diabo-lique, quelle persévérance dans l’incompréhension, quelle poli-tique de haine et de mauvais vouloir il a fallu pour obtenir de

quoi justifier les brutalités, les exactions et les sévices 79.

 

Sitôt que le vent s’élève, de gros paquets d’eau lavent le pont. On ne sait où se tenir.

 

Marcel de Coppet s’indigner avec nous de ces abus. Je l’accompagne au marché :

– Combien ce poisson ? demande-t-il.

– Un franc.

– Combien un indigène l’eût-il payé ?

– Deux francs cinquante.

– Tu sais bien que je n’aime pas que tu me fasses un prix de Fran-çais.

– Oh ! Un Français ne l’aurait payé que cinquante centimes. »

(Voir appendice au chapitre VII).

 

79 Conrad parle admirablement, dans son Cœur des Ténèbres de « l’extraordinaire effort d’imagination qu’il nous a fallu pour voir dans ces gens-là des ennemis. »

 

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Je renonce à traduire Mark Rutherford. L’intérêt que j’y prends reste un peu trop particulier.

 

Je plonge dans le Second Faust avec le plaisir le plus vif. Il me faut avouer que je ne l’avais encore jamais lu tout entier dans le texte.

 

Les îles sont de plus en plus vastes et plus nettement hors de l’eau. Le sable paraît et s’élève faiblement en dune. En plus des papyrus, des roseaux et des faux baguenaudiers de la rive, on voit reparaître les mimosas et les palmiers doums. Mais, sur une île en particulier, pourquoi quantité de ceux-ci sont-ils morts ? Est-ce d’une mort naturelle ? et due à quoi ? Peut-être les indigènes les ont-ils incendiés à leur base, encombrée de vieilles feuilles qui rendaient inatteignables les fruits ?

 

La quantité d’arbres morts ou mourants m’étonne depuis le début du voyage.

 

Arrivée à Bol vers le milieu du jour.

 

Étrange aspect des petits murs d’enceinte du poste ; créne-lés, aux angles amollis, émoussés – tout cela pas plus haut qu’un homme, de sorte qu’on pourrait, de l’extérieur, presque passer la tête entre les créneaux ; couleur galette de maïs. Une voûte de petit fortin à l’extrémité droite ; rien à gauche.

 

Le village est non loin sur la droite ; quelques cases misé-rables. Très peu d’habitants. À peu près tous, hommes et femmes, sont vêtus. Du sable, presque uniquement agrémenté

par cette étrange plante gris-vert 80 dont enfin je puis voir le fruit : un beignet énorme, bivalve, tenant suspendu en son

 

80 Calatropis procera (asclépiade).

 

– 198 – centre, au milieu d’une matière feutrée, filigranée, un paquet de graines. Celles-ci forment une cotte autour des duvets qui les coiffent et leur permettront de prendre l’essor. Rien de plus in-génieux et de plus bizarre. Les graines sont d’abord si étroite-ment juxtaposées, à la manière des tuiles d’un toit, que l’on ne soupçonne rien de ce duvet qu’elles protègent ; on ne voit d’abord qu’une carapace, une coque analogue d’aspect à celle des letchis. Dès qu’on presse cette coque, elle crève ; les graines se disjoignent, laissant paraître un trésor soyeux près duquel l’aigrette des pissenlits paraît terne, un émerveillement argenté qui tout aussitôt bouffe, foisonne, s’émancipe, et se prépare à se laisser emporter au premier souffle.

 

Le sergent Bournet (extrêmement sympathique) est seul à diriger la subdivision de Bol. Nous l’invitons à dîner à bord. Il est ici depuis sept mois ; débordé de travail ; et pourtant il s’embête à mort. Le travail qu’on lui fait faire, qu’on exige de lui, est, dit-il, au-dessus de ses forces. Il n’y peut suffire ; il n’est pas préparé pour cela. Le voici plongé dans des écritures et des comptabilités compliquées, lui qui sait à peine lire et écrire. « Ce qu’un plus instruit que moi ferait en vingt minutes, me prend toute une matinée, nous dit-il. Songez donc que je ne suis qu’un simple sergent. C’est un officier qu’il faudrait à Bol. Je n’en puis plus. » Et tout, dans ses moindres propos, respire la franchise et l’honnêteté. J’ai pris note par ailleurs des quelques renseignements qu’il nous donne sur la disette menaçante et le prix des denrées, du mil en particulier, dont les indigènes de Bol

sont tenus de fournir dix tonnes 81 ; dont ils manquent, et qu’ils sont forcés d’aller chercher à trois jours de distance (et plus) et d’acheter aux Bournous trois et quatre francs le « tonnelet » de 20 kilos, que l’administration ne leur paiera qu’un franc cin-quante.

 

81 Pour l’approvisionnement des tirailleurs prisonniers (qui néces-siterait normalement 20 tonnes).

 

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