Voyage Au Congo
16 septembre.
Arrêt à Makoko (Boloko), petit village sur le large chenal qui relie le Congo au lac Tomba. Le temps manque pour pousser jusqu’au lac. Il fait très chaud. Le soleil de midi tape dur. Sur la rive, je poursuis de grands papillons noirs lamés d’azur. Puis, tandis que notre déjeuner se prépare, je m’enfonce, avec mes deux compagnons, dans la forêt qui touche au village. De grands papillons inconnus naissent devant nos pas, nous précèdent d’un vol fantasque dans le sentier sinueux, puis se perdent dans l’entrelacs des lianes où ne peut les atteindre mon filet. Il y en a d’énormes, et j’enrage de ne pouvoir m’en saisir. (J’en capture pourtant quelques-uns ; mais les plus surprenants m’échappent). Ce petit coin de forêt nous paraît plus beau que tout ce que nous avons vu dans notre longue promenade aux environs d’Eala. Nous parvenons à un contrebas inondé ; l’eau noire double la profondeur de la voûte ; un arbre au tronc monstrueux élargit son empattement ; et tandis que l’on s’en approche, un chant d’oiseau jaillit des profondeurs de l’ombre, lointain, tout chargé d’ombre, de toute l’ombre de la forêt. Étrange descente chromatique de son garulement prolongé.
16 septembre.
Départ d’Irébou en baleinière. Liranga est presque en face, un peu en aval ; mais le Congo, en cet endroit, est extrêmement large, et encombré d’îles ; la traversée prend plus de quatre heures. Les pagayeurs rament mollement. On traverse de grands espaces où l’eau semble parfaitement immobile, puis, par instants, et particulièrement au bord des îles, le courant de-vient brusquement si rapide que tout l’effort des pagayeurs a du mal à le remonter. Car nous sommes descendus trop bas, je ne
– 35 – sais pourquoi ; les pagayeurs semblent connaître la route, et sans doute la traversée plus en amont est-elle moins sûre.
Un Portugais, prévenu de notre arrivée par dépêche de Brazzaville, seul blanc demeuré à Liranga, nous accueille. Le Père qui dirige l’importante mission de Liranga, malade, a dû quitter son poste le mois dernier pour aller se faire soigner à Brazzaville, emmenant avec lui les enfants les plus malades de cette contrée que décime la maladie du sommeil. La mission, où nous devons loger, est à plus d’un kilomètre du point d’atterrissage ; au bord du fleuve encore, mais dont la berge ro-cheuse empêche ici l’approche des navires d’un certain tonnage, en temps de basses eaux du moins. Le village, coupé de vergers, s’étend le long de la rive.
Après une belle avenue de palmiers, on parvient devant une église de brique, à côté de la grande bâtisse basse qui va nous héberger. Un « catéchiste » noir nous ouvre les portes et, comme toutes les pièces sont mises à notre disposition, nous serons fort à l’aise. Il fait terriblement chaud, humide, orageux. On étouffe. La salle à manger est heureusement très aérée. Aprèsle repas, sieste ; d’où je me relève ruisselant. Promenade le long d’un sentier, qui se rétrécit après avoir traversé de grands vergers de bananiers à très larges feuilles, différents de ceux que j’ai vus jusqu’à présent, et très beaux ; puis s’enfonce dans la forêt. On marcherait ainsi pendant des heures, requis tous les vingt pas par une surprise nouvelle. Mais la nuit tombe. Un orage effrayant se prépare, et l’enchantement cède à la crainte.
Trois fois par jour, catéchisme d’une heure, en langue indi-gène. Cinquante-sept femmes et quelques garçons répètent mé-caniquement les réponses aux questions que répète monotone-ment le catéchiste instructeur. On distingue parfois les mots que l’on n’a pu traduire : « Saint Sacrement ; Extrême-Onction ; Eucharistie… »
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