Voyage Au Congo

André Gide · Chapitre 48 sur 106

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Voyage Au Congo

27 octobre.

 

Déjeuner à Boda avec le sinistre Pacha (v. plus loin) et M. Blaud, administrateur de Carnot, qui rentre en France. Pa-cha n’a pas le sourire. Certainement c’est un malade.

 

Départ de Boda vers trois heures. Dans les villages que l’on traverse, l’on ne voit que des vieillards, des enfants et des femmes.

 

La route s’élève lentement. Tout à coup le terrain dévale ; on domine une immense étendue de forêts. La nuit est close quand nous arrivons à N’Goto.

 

N’Goto est sur une hauteur ; simple pli de terrain, mais qui domine une assez vaste contrée. La Forestière y a un poste ; maison inhabitée que des représentants de la Compagnie nous avaient indiquée comme un endroit possible pour un séjour. Nous sommes plutôt un peu déçus par l’aspect du pays. En outre, nous voulons ne rien devoir à la Forestière. Nous ne son-geons qu’à repartir. Mais les autos manquent d’essence et d’huile. Nous nous reposions sur l’assurance que nous avait donnée M. Bergos, que l’on pourrait se ravitailler en route. Rien à Boda ; non plus qu’à N’Goto. Force sera d’abandonner ici deux voitures. Mobaye, le chauffeur de Lamblin, qui déjà nous ac-compagnait à Rafaï, nous mènera en camion jusqu’au point terminus, avec Zézé notre cuisinier et nos sacs de couchage, puis retournera seul à M’Baïki, chercher l’huile et l’essence qu’il rapportera aux deux autres voitures en panne. Nos deux boys partent en avant vers six heures, avec les soixante porteurs qu’on a mis à notre disposition. Nous les retrouverons, partie au « Grand Marigot », point terminus de la route automobile ; par-tie à Bambio, où ils arriveront vers midi après avoir marché toute la nuit. C’est ici que va commencer vraiment le voyage.

 

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Invités à dîner par M. Garron, grand chasseur 34, établi de-puis quatre mois à N’Goto, qu’il songe à quitter du reste, car la chasse y est peu fructueuse, et il s’y ennuie à périr.

 

Retirés de bonne heure, nous dormions tous deux d’un profond sommeil, à l’abri de nos moustiquaires, dans la case des passagers. Vers deux heures du matin un bruit de pas et de voix nous réveille. Quelqu’un veut entrer. Nous crions en sango : « Zo nié ? » (Qui est là ?). C’est un important chef indigène, qui déjà s’était présenté durant notre dîner. Craignant alors de nous gêner, il avait d’abord remis au lendemain l’entretien qu’il se promettait d’avoir avec nous ; mais un messager que Pacha, l’administrateur de Boda, lançait à ses trousses venait de lui transmettre l’ordre de regagner aussitôt son village. Il ne pou-vait qu’obtempérer. Mais, désolé de voir s’échapper l’espoir qu’il avait eu de nous parler, il avait pris sur lui de venir nous trouver à cette heure indue. Il parlait avec une volubilité extrême, dans une langue dont nous ne comprenions pas un mot. Nous le priâmes de nous laisser dormir. Il reviendrait plus tard, quand nousaurions un interprète. Nous prenions la responsabilité de ce retard, lui promettant de le couvrir auprès du terrible Pacha. Quel intérêt avait celui-ci à empêcher Samba N’Goto, le chef en question, de nous délivrer son message, c’est ce que nous de-vions comprendre sans peine lorsque, au matin, à travers Mo-baye interprète, nous apprîmes de Samba N’Goto ceci :

 

Le 21 octobre dernier (il y avait donc de cela six jours) le sergent Yemba fut envoyé par l’administrateur de Boda à Bo-dembéré pour exercer des sanctions contre les habitants de ce village (entre Boda et N’Goto). Ceux-ci avaient refusé d’obtempérer à l’ordre de transporter leurs gîtes sur la route de

 

34 Dans ce pays « chasseur » tout court veut dire chasseur d’éléphants, tout comme, dans certains milieux, « fumer » signifie fumer l’opium.

 

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Carnot, désireux de n’abandonner point leurs cultures. Ils ar-guaient, en outre, que les gens établis sur la route de Carnot, sont des Bayas, tandis qu’eux sont des Bofis.

 

Le sergent Yemba quitta donc Boda avec trois gardes (dont

nous prîmes soigneusement les noms 35). Ce petit détachement était accompagné de Baoué, capita, et de deux hommes com-mandés par ce dernier. En cours de route, le sergent Yemba ré-quisitionna deux ou trois hommes dans chaque village traversé, et les emmena après les avoir enchaînés. Arrivés à Bodembéré, les sanctions commencèrent : on attacha douze hommes à des arbres, tandis que le chef du village, un nommé Cobelé prenait la fuite. Le sergent Yemba et le garde Bonjo tirèrent sur les douze hommes ligotés et les tuèrent. Il y eut ensuite grand mas-sacre de femmes, que Yemba frappait avec une machette. Puis, s’étant emparé de cinq enfants en bas âge, il enferma ceux-ci dans une case à laquelle il fit mettre le feu. Il y eut en tout, nous dit Samba N’Goto, trente-deux victimes.

 

Ajoutons à ce nombre le capita de M’Biri, qui s’était enfui de son village (Boubakara, près de N’Goto) et que Yemba re-trouva à Bossué, premier village au nord de N’Goto.

 

Nous apprîmes aussi que Samba N’Goto regagnait Boda, où il réside et y était presque arrivé lorsqu’il croisa sur la route l’auto du Gouverneur Lamblin qui nous emmenait à N’Goto. C’est alors qu’il avait rebroussé chemin, croyant avoir affaire au Gouverneur lui-même, désireux d’en appeler à lui. Il avait dû marcher bien vite, puisqu’il était arrivé à N’Goto très peu de

 

35 Il était bon de préciser et d’aider à l’enquête administrative qui devait s’ouvrir, provoquée par la lettre que j’écrivis bientôt après à M. Alfassa, Gouverneur Général intérimaire.

 

– 82 – temps après nous. Cette occasion inespérée d’en appeler au chef