Voyage Au Congo
Bambari, 13 octobre.
Le petit orphelin lépreux, abandonné de tous, à qui Marc avait assuré huit jours de manioc (mais la femme qui devait le nourrir n’a pas tenu parole)… de ma vie je n’ai vu créature plus misérable.
Bambari, 13 octobre.
Hanté par le souvenir du petit lépreux, par le son grêle et comme déjà lointain de sa voix – de Foroumbala à Alindao, où nous déjeunons ; puis à Bambari où nous n’arrivons qu’à la nuit tombante (soit dix heures de Ford) maints menus accidents tout le long de la route ; pannes diverses ; un pont crève sous nous et je ne sais comment nous ne culbutons pas dans la rivière.
Bambari, 14 octobre.
Ce matin, dès l’éveil, danse des Dakpas 24. Vingt-huit petits danseurs, de 8 à 13 ans, badigeonnés de blanc de la tête aux pieds ; coiffés d’une sorte de casque que hérissent une quaran-taine de dards noirs et rouges ; sur le front une frange de petits anneaux de métal. Chacun tient à la main un fouet fait en jonc
24 C’est elle que l’on peut voir, admirablement présentée, dans le film de la mission Citroën. Mais les membres de la mission ont-ils pu croire vraiment qu’ils assistaient à une mystérieuse et très rare cérémo-nie ? « Danse de la circoncision », nous dit l’écran. Il est possible que cette danse ait eu primitivement quelque signification rituelle, mais au-jourd’hui les Dakpas, soumis depuis 1909, ne se refusent pas à en donner le spectacle aux étrangers de passage qui s’en montrent curieux. Sur de-mande, ils descendent de leur village, ou plus exactement des grottes où ils gîtent, dans les rochers, au nord de Bambari, et s’exhibent, contre rétribution.
– 62 – et cordes tressées. Certains ont les yeux encerclés d’un maquil-lage en damier noir et rouge. Une courte jupe en fibre de rafia complète cet accoutrement fantastique. Ils dansent en file in-dienne, gravement, aux sons de vingt-trois trompes de terre ou de bois d’inégales longueurs (trente centimètres à un mètre cin-quante) dont chacune ne peut donner qu’une note. Une autre bande de douze Dakpas, plus âgés, ceux-ci tout noirs, déroule ses évolutions en sens inverse de la première. Une douzaine de femmes se mêlent bientôt à la danse. Chaque danseur avance à petits pas saccadés qui font tinter les bracelets de ses chevilles. Les joueurs de trompe forment cercle ; au milieu d’eux une vieille femme bat la mesure avec un plumeau de crins noirs. À ses pieds un grand démon noir se tord dans la poussière, en proie à de feintes convulsions, sans cesser de souffler dans sa trompe. Le vacarme est assourdissant, car, dominant le beu-glement des trompes, tous, à la seule exception des petits dan-seurs blancs, chantent, hurlent à tue-tête, inlassablement, un air étrange (que par ailleurs j’ai noté).
Départ vers deux heures pour les Moroubas. Beau temps. Peuple très beau ; enfin des peaux nettes et saines. Très beau village. Les cases rondes seraient toutes semblables, n’étaient les peintures qui les décorent extérieurement ; sortes de fresques sommaires à trois couleurs, noir, rouge et blanc, repré-sentations schématiques, parfois élégantes, d’hommes, d’animaux et de voitures automobiles. Ces décorations sont abritées par le toit de chaume, qui déborde amplement, cou-vrant une sorte de couloir circulaire tout autour de la case.
Admirables graminées, des deux côtés de la route, sem-blables à des avoines gigantesques, en vieil argent doré.
En pleine brousse, émouvante rencontre du Gouverneur Lamblin.
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