Voyage Au Congo

André Gide · Chapitre 7 sur 106

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Voyage Au Congo

8 août.

l’on meurt de faim. L’on ne sait comment faire face à la di-sette. Elle règne, nous dit-on, plus terrible encore à l’intérieur du pays.

 

La grue de l’Asie va cueillir à fond de cale les caisses qu’elle enlève dans un filet à larges mailles, puis déverse dans le cha-land transbordeur. Des indigènes les reçoivent et s’activent avec de grands cris. Coincée, heurtée, précipitée, c’est merveille si la caisse arrive entière. On en voit qui éclatent comme des gousses, et répandent comme des graines leur contenu de boîtes de conserve. J’en saisis une. F., agent principal d’une entreprise d’alimentation, à qui je la montre, reconnaît la marque et m’affirme que c’est un lot de produits avariés qui n’a pu trouver acheteur sur le marché de Bordeaux.

 

8 août.

 

Mayoumba. – Lyrisme des pagayeurs, au dangereux fran-chissement de la barre. Les couplets et les refrains de leur chant

rythmé se chevauchent 1. À chaque enfoncement dans le flot, la tige de la pagaie prend appui sur la cuisse nue. Beauté sauvage de ce chant semi-triste ; allégresse musculaire ; enthousiasme farouche. À trois reprises la chaloupe se cabre, à demi dressée hors du flot ; et lorsqu’elle retombe un énorme paquet d’eau vous inonde, que vont sécher bientôt le soleil et le vent.

 

Nous partons à pied, tous deux, vers la forêt. Une allée om-breuse y pénètre. Étrangeté. Clairières semées de quelques

huttes de roseaux. L’administrateur vient à nous en tipoye 2, et en met aimablement deux autres à notre disposition. Il nous emmène, alors que nous étions déjà sur le chemin du retour ; et

 

1 Je retrouverai ce chevauchement si particulier, dans les chants de la région du Tchad.

2 Fauteuil suspendu entre deux palmes du gigantesque palmier-ban.

 

– 12 – nous rentrons de nouveau dans la forêt. À vingt ans je n’aurais pas eu joie plus vive. Cris et bondissements des porteurs. Nous revenons par le bord de la mer. Sur la plage, fuite éperdue des troupeaux de crabes, hauts sur pattes et semblables à de mons-trueuses araignées.