Voyage Au Congo
24 septembre.
Relu les trois premiers actes du Misanthrope. Ce n’est pas, à beaucoup près, la pièce de Molière que je préfère. À chaque lecture nouvelle se précise mon jugement. Les sentiments qui font les ressorts de l’intrigue, les ridicules que Molière satirise, comporteraient une peinture plus nuancée, plus délicate, et supportent assez mal ce grossissement et cette « érosion des contours » que j’admire tant dans le Bourgeois, le Malade, ou l’Avare. Le caractère d’Alceste me paraît un peu fabriqué, et, précisément parce qu’il y met du sien, l’auteur s’y montre moins à l’aise. Souvent on ne sait trop de quoi ni de qui il se moque. Le sujet prêtait au roman plutôt qu’au théâtre où il faut extérioriser trop ; les sentiments d’Alceste souffrent de cette expression for-cée qui ajoute à son caractère un ridicule de surface et de moins bonne qualité. Les meilleures scènes sont peut-être celles où lui-même ne paraît pas. Enfin l’on ne voit pas, mise à part sa fran-chise (qui n’est le plus souvent qu’une insupportable brutalité), quelles sont ces éminentes qualités qui, nous est-il donné à en-tendre, le rendraient digne de hauts emplois.
Arrêt à dix heures devant Bétou. Les indigènes, de race Modjembo, sont plus sains, plus robustes, plus beaux ; ils pa-raissent plus libres, plus francs. Tandis que mes deux compa-gnons gagnent le village le long le la rive, je m’achemine vers le poste de la Compagnie Forestière. Une escouade de très jeunes filles est occupée à sarcler le terrain devant le poste. Elles tra-vaillent en chantant ; vêtues d’une sorte de tutu fait de fibres de palmes tressées ; beaucoup ont des anneaux de cuivre aux che-villes. Le visage est laid, mais le torse admirable. Longue pro-
– 42 – menade solitaire, à travers des champs de manioc, à la pour-suite d’extraordinaires papillons.