Voyage Au Congo

André Gide · Chapitre 30 sur 106

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Voyage Au Congo

CHAPITRE IIIEn automobile

CHAPITRE III

 

 

En automobile

 

10 heures.

 

M. Bouvet, chef de cabinet, monte à bord pour nous saluer de la part du Gouverneur qui nous attend à déjeuner. Laissant nos bagages aux soins de notre boy Adoum, nous prenons place dans deux autos et, sous la pluie qui ne cesse pas, l’on nous mène aux deux cases qui nous ont été réservées. Celle de Mme de Trévise est charmante ; la nôtre, très agréable, vaste et bien aérée. J’écris ces lignes tandis que Marc est allé s’occuper de notre bagage. Dans un grand fauteuil de jonc, près d’une fe-nêtre ouverte, je regarde l’averse noyer le paysage ; puis me re-plonge dans le Master of Ballantrae.

 

28 septembre.

 

Très réconfortante conversation avec le Gouverneur Lam-blin, qui nous invite à prendre avec lui tous nos repas. Combien me plaît cet homme modeste, dont l’œuvre admirable montre ce que pourrait obtenir une administration intelligente et suivie.

 

Visite aux villages du bord du fleuve, en aval de Bangui. Je regarde longuement la préparation de l’huile de palme, cette première huile qu’on extrait de la pulpe ligneuse. Une autre

 

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huile 13sera plus tard extraite de l’amande, après écrasement du noyau. Mais d’abord il s’agit de séparer celui-ci de la pulpe qui l’enveloppe. Pour cela l’on fait bouillir la graine, puis on la pile dans un mortier, avec le manche du pilon qui offre si peu de surface que la coque dure fuit de côté tandis que son enveloppe froissée se détache. Elle forme bientôt une étoupe couleur sa-fran qui, pressée entre les doigts, laisse échapper son huile. Les femmes qui se livrent à ce travail se récompensent en chiquant le tourteau. Tout cela n’est pas bien intéressant à dire (encore que fort intéressant à observer) ; j’abandonne le reste aux ma-nuels.

 

Partis en auto ce matin à 9 heures pour les chutes de la M’Bali. Une camionnette nous accompagne, avec notre attirail de couchage, car nous ne devons rentrer que le lendemain. Mme de Trévise, que sa mission appelait à Bambari, a obtenu, pour nous accompagner, que son départ soit remis de deux jours. Route admirable ; ce mot revient souvent sous ma plume, surtout après une nuit de bon sommeil. Je me sens le cœur et l’esprit légers, point trop bête, et tout ce que je vois me ravit. La route s’enfonce bientôt sous une futaie très haute, spacieuse. Le tronc des arbres, que n’engonce plus le taillis, apparaît dans toute sa noblesse. Ils sont extraordinairement plus grands que nos arbres d’Europe. Nombre d’entre eux portent, au point d’épanouissement de leur ramure – car le fût s’élance sans branche aucune et d’un seul jet jusqu’au couronnement de ver-dure – d’énormes fougères épiphytes vert pâle, semblables à des oreilles d’éléphant. Tout le long de la route, des groupes d’indigènes, hommes et femmes, s’empressent vers la ville, por-tant sur la tête les produits de leur lointain village : manioc, fa-rine de mil, on ne sait, dans de grands paniers recouverts de

 

13 Cette huile, de qualité supérieure, est proprement ce que nous appelons l’huile de palme. Mais elle ne peut être obtenue qu’à l’aide de concasseurs spéciaux.

 

– 47 – feuilles. Tous ces gens, à notre passage, se mettent au port d’arme et font le salut militaire, puis, pour peu qu’on leur ré-ponde, poussent des grands cris et des éclats de rire. Si j’agite ma main vers des enfants, en traversant un des nombreux vil-lages, c’est un délire, des trépignements frénétiques, une sorte d’enthousiasme joyeux. Car la route, au sortir de la forêt, s’engage dans une région très cultivée, où tout semble prospère, où le peuple paraît heureux.

 

Nous nous arrêtons pour déjeuner, à l’extrémité d’un des

plus importants villages, dans la case des passagers 14, et bien-tôt, tout le long de la balustrade qui ceinture la case, le troupeau des enfants se rassemble ; j’en compte quarante. Ils restent à nous regarder manger, comme la foule, au Jardin d’Acclimatation, se presse pour assister au repas des otaries. Puis, peu à peu, encouragés par nous, ils s’enhardissent, enva-hissent l’enceinte, et viennent se grouper contre nous. L’un deux, qui s’agenouille devant ma chaise, porte une grande plume au sommet de la tête, à la manière des Mohicans.

 

Avant le déjeuner, nous avions été, sous un soleil de feu, jusqu’à un autre village, dépendant du premier, le touchant presque, dans une clairière de la forêt : village si beau, si étrange qu’il nous semblait trouver ici la raison de notre voyage, entrer au cœur de son sujet.

 

Et, peu de temps avant la halte, il y avait eu un étonnant passage de rivière. Un peuple de noirs était sur la berge ; en

 

14 Sur toutes les routes de l’Afrique équatoriale, l’administration a pris soin de faire construire, tous les vingt kilomètres environ, des gîtes d’étape qui rendent la tente inutile. Ces gîtes sont composés d’ordinaire de deux vastes huttes dont les portes se font face ; un même toit les relie, qui déborde et forme véranda. Ces gîtes sont presque toujours à proximi-té immédiate d’un village où trouver de la nourriture pour les porteurs. D’autres huttes, où les porteurs peuvent s’abriter, entourent la case prin-cipale.

 

– 48 – face, sur l’autre rive, un autre peuple attendait. Trois grandes pirogues conjuguées forment bac ; sur le plancher qui les re-joint, les deux autos s’installent. Un câble de métal, dont s’emparent les nautoniers, est tendu d’une rive à l’autre et per-met de résister à la violence du courant.