Voyage Au Congo

André Gide · Chapitre 58 sur 106

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Voyage Au Congo

6 novembre.

 

Difficulté de trouver du manioc pour nos gens. On finit par en apporter ; mais il n’est pas pilé ; les porteurs boudent. Pour permettre le recrutement d’un nouveau contingent, nous déci-dons de ne partir qu’après-demain. Toutefois nous n’osons con-gédier déjà ceux-ci, qui cependant se démoralisent et s’encouragent à l’insoumission.

 

Vers le soir nous traversons l’Ekela en pirogue. Visite à l’établissement de la Forestière que dirigent deux très sympa-

thiques et tout jeunes agents. Ils paraissent honnêtes 46. Nous

 

46 Qu’ils ne se fassent pas d’illusions : leur honnêteté leur nuira. La Compagnie leur préférera nécessairement des agents qui feront rentrer dans la caisse plus d’argent qu’eux ne le pourront faire honnêtement. Rien n’éclairera mieux ma pensée que ces propos d’un agent de la même compagnie, entendus ensuite et dans une tout autre région. On com-prendra de reste les raisons qui me font préférer ne point mettre ici de noms propres de personnes, ni de localité. Cet agent avait fait avec nous la traversée ; amusé de nous retrouver, il se mit à nous parler sans crainte, sans soupçonner d’abord le dégoût que ses propos soulevaient en nous, et que nous cachions de notre mieux, par crainte de l’interrompre.

Il nous dit avoir d’abord servi longtemps dans la Gold Coast ; et comme nous lui demandons s’il préfère ce pays-ci :

– Parbleu ! s’écrie-t-il. En Gold Coast on ne peut rien faire Songez donc : là-bas, les nègres savent presque tous lire et écrire.

Il engage les indigènes à raison de 25 francs par mois, plus 1 franc de « ration » tous les samedis, non nourris, non logés, pour exploiter un caoutchouc que, naturellement, il ne paie pas. Ce sont des « engagés vo-

 

– 104 – achetons diverses fournitures à leurs « magasins », puis ga-gnons un grand village au bord du fleuve, à l’endroit où la Kadei rejoint l’Ekela pour former la Sanga. En face du village, un mont aux pentes brusques, couvertes d’une forêt épaisse. On la dit hantée de singes de toutessortes ; en particulier quantité de

 

lontaires », qui préfèrent encore cette situation lamentable à la réquisi-tion de l’administration. Celle-ci les terrifie au point qu’ils désertent leurs villages et se cachent dans les endroits perdus de la brousse. – « Un autre moyen pour eux d’échapper aux corvées (nous dit-il en riant) c’est la blennorragie. Ces farceurs savent que l’administration ne prend pas les blennorragiques ; et ils connaissent des femmes qui se chargent de leur donner la maladie. »

Il gagne (nous dit-il) 4000 francs par mois, « plus les primes ». Cette année l’administration de la compagnie lui aurait accordé une gra-tification (ou participation aux bénéfices) de 12 000 francs.

Il ne cache pas sa fureur contre les commerçants anglais, qui com-mettent la maladresse de payer directement à l’indigène le prix que la marchandise vaut au marché, ce qui « gâche le métier ». Il avoue cyni-quement que, lorsque l’on ne peut pas gagner suffisamment sur la mar-chandise, « on se rattrape en truquant les poids ».

Comme je propose de donner cent francs de matabiche (récom-pense) au chef indigène qui me procurerait un nouveau dindiki (petit animal dont je parlerai plus loin), il hausse les épaules :

– Ne donnez donc rien du tout.

– Il est pourtant juste que…

– Rien du tout.

– Pourquoi ?

– Ces gens-là, quand on leur donne un matabiche, ils s’imaginent aussitôt qu’on les vole. Ainsi, tenez : le chef dont je vous parlais m’a ap-porté un jour un chimpanzé, que j’ai revendu tout aussitôt 1 500 francs à Douala…

– Et vous ne lui avez rien donné ?

– Moi ! Je l’ai tout au contraire engueulé… Eh bien ! quelques jours plus tard, il m’a apporté un second chimpanzé. Vous voyez bien.

Il se plaint beaucoup de l’administration « qui tue le commerce » ; mais c’est de la haute administration qu’il s’agit ; par contre il chante les louanges du chef de la subdivision où il opère : « Un nègre peut bien ve-nir se plaindre ; allez ! il sait vite vous le remettre à sa place. »

Il en eût dit plus long, s’il n’avait surpris dans nos regards je ne sais quoi qui n’était pas de la sympathie.

 

– 105 – gorilles énormes, que l’on chasse au filet. Les gens du village nous montrent ces filets robustes aux larges mailles, pendus aux portes de leurs cases. À l’entrée du village, un piège à panthères.