Voyage Au Congo

André Gide · Chapitre 11 sur 106

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Voyage Au Congo

23 août.

 

Troisième visite aux rapides du Congo. Mais cette fois, nous nous y prenons mieux, et du reste guidés avec quelques autres par M. et Mme Chaumel, nous traversons un bras du Djoué en pirogue et gagnons le bord même du fleuve, où la hau-teur des vagues et l’impétuosité du courant sont particulière-ment sensibles. Un ciel radieux impose sa sérénité à ce spec-tacle, plus majestueux que romantique. Par instants, un remous creuse un sillon profond ; une gerbe d’écume bondit. Aucun rythme ; et je m’explique mal ces inégalités du courant.

 

– « Et croiriez-vous qu’un pareil spectacle attend encore son peintre ! » s’écrie un des invités, en me regardant. C’est une invite à laquelle je ne répondrai point. L’art comporte une tem-pérance et répugne à l’énormité. Une description ne devient pas plus émouvante pour avoir mis dix au lieu d’un. On a blâmé Conrad, dans le Typhon, d’avoir escamoté le plus fort de la tem-pête. Je l’admire au contraire d’arrêter son récit précisément au seuil de l’affreux, et de laisser à l’imagination du lecteur libre jeu, après l’avoir mené, dans l’horrible, jusqu’à tel point qui ne parût pas dépassable. Mais c’est une commune erreur, de croire que la sublimité de la peinture tient à l’énormité du sujet. Je lis dans le bulletin de la Société des recherches Congolaises (n° 2) :

 

« Ces tornades, dont la violence est extrême, sont, à mon avis, la plus belle scène de la nature intertropicale. Et je termi-nerai en exprimant le regret qu’il ne se soit pas trouvé, parmi les coloniaux, un musicien né pour les traduire en musique. » Re-gret que nous ne partagerons point.

 

24 et 25 août.

 

Procès Sambry.

 

– 17 –

Moins le blanc est intelligent, plus le noir lui paraît bête.

 

L’on juge un malheureux administrateur, envoyé trop jeune et sans instructions suffisantes, dans un poste trop reculé. Il y eût fallu telle force de caractère, telle valeur morale et intel-lectuelle, qu’il n’avait pas. À défaut d’elles, pour imposer aux indigènes, on recourt à une force précaire, spasmodique et dé-vergondée. On prend peur ; on s’affole ; par manque d’autorité naturelle, on cherche à régner par la terreur. On perd prise, et bientôt plus rien ne suffit à dompter le mécontentement gran-dissant des indigènes, souvent parfaitement doux, mais que ré-voltent et poussent à bout les injustices, les sévices, les cruau-

tés 6.

 

Ce qui paraît ressortir du procès, c’est surtout l’insuffisance de surveillance. Il faudrait pouvoir n’envoyer dans les postes reculés de la brousse, que des agents de valeur déjà reconnue. Tant qu’il n’aura pas fait ses preuves, un administrateur encore jeune demande à être très étroitement encadré.

 

L’avocat défenseur profite de cette affaire, pour faire le procès de l’administration en général, avec de faciles effets d’éloquence et des gestes à la Daumier, que j’espérais hors d’usage depuis longtemps. Prévenu de l’attaque, et pour y faire face, M. Prouteaux, chef de cabinet du Gouverneur, avait coura-geusement pris place aux côtés du ministère public ; ce que cer-tains ne manquèrent pas de trouver « déplacé ».

 

À noter l’effarante insuffisance des deux interprètes ; par-faitement incapables de comprendre les questions posées par le juge, mais que toujours ils traduisent quand même, très vite et n’importe comment, ce qui donne lieu à des confusions ridi-cules. Invités à prêter serment, ils répètent stupidement : « Dis :

 

6 Si graves que puissent être les faits reprochés à Sambry, hélas ! nous verrons pire, par la suite.

 

– 18 – je le jure », aux grands rires de l’auditoire. Et lorsqu’ils trans-mettent les dépositions des témoins, on patauge dans l’à-peu-près.

 

L’accusé s’en tire avec un an de prison et le bénéfice de la loi Bérenger.

 

Je ne parviens pas à me faire une opinion sur celle des nombreux indigènes qui assistent aux débats et qui entendent le verdict. La condamnation de Sambry satisfait-elle leur idée de justice ?…

 

Durant la troisième et dernière séance de ce triste procès, un très beau papillon est venu voler dans la salle d’audience, dont toutes les fenêtres sont ouvertes. Après de nombreux tours, il s’est inespérément posé sur le pupitre devant lequel j’étais assis, où je parviens à le saisir sans l’abîmer.

 

Le lendemain, je reçois la visite de M. X, l’un des juges as-sesseurs.

 

– « Voulez-vous le secret de tout ceci ? me dit-il ; Sambry couchait avec les femmes de tous les miliciens à ses ordres. Il n’y a pas pire imprudence. Dès qu’on ne les tient plus en main, ces gardes indigènes deviennent terribles. Presque toutes les cruautés qu’on reproche à Sambry sont leur fait. Mais tous ont déposé contre lui, vous l’avez vu. »

 

Je prends ces notes trop « pour moi » ; je m’aperçois que je n’ai pas décrit Brazzaville. Tout m’y charmait d’abord : la nou-veauté du climat, de la lumière, des feuillages, des parfums, du chant des oiseaux, et de moi-même aussi parmi cela, de sorte que par excès d’étonnement, je ne trouvais plus rien à dire. Je

 

– 19 – ne savais le nom de rien. J’admirais indistinctement. On n’écrit pas bien dans l’ivresse. J’étais grisé.

 

Puis, passé la première surprise, je ne trouve plus aucun plaisir à parler de ce que déjà je voudrais quitter. Cette ville, énormément distendue, n’a de charmant que ce qu’elle doit au climat et à sa position allongée près du fleuve. En face d’elle Kinshassa paraît hideuse. Mais Kinshassa vit d’une vie intense ; et Brazzaville semble dormir. Elle est trop vaste pour le peu d’activité qui s’y déploie. Son charme est dans son indolence. Surtout je m’aperçois qu’on ne peut y prendre contact réel avec rien ; non point que tout y soit factice ; mais l’écran de la civili-sation s’interpose, et rien n’y entre que tamisé.

 

Et je ne doute pas qu’il n’y aurait beaucoup à apprendre sur le fonctionnement des rouages del’administration en particu-lier ; mais pour le bien comprendre, il faudrait connaître déjà le pays. Ce qui pourtant commence à m’apparaître, c’est l’extraordinaire complication, l’enchevêtrement de tous les pro-blèmes coloniaux. La question de chemin de fer de Brazzaville à Pointe-Noire serait particulièrement intéressante à étudier ; mais je n’en puis connaître que ce que l’on m’en raconte, et tous les récits que j’entends se contredisent ; ce qui m’amène à me méfier de tous et de chacun. On parle beaucoup de désordre, d’imprévoyance et d’incurie… Je ne veux tenir pour certain que ce que j’aurai pu voir moi-même, ou pu suffisamment contrôler. Sans interprète, comment interroger les « Saras » que je ren-contre, ces grands et fort Saras que l’on fait venir de la région du Tchad pour les travaux de la voie ferrée ? Et ceux-ci ne savent rien encore : ils arrivent. Ils sont là, devant la mairie, en trou-peau, répondant à l’appel et attendant une distribution de ma-nioc, que d’autres indigènes apportent dans de grands paniers. Comment savoir s’il est vrai que, parmi ceux qui les ont précé-

 

– 20 – dés sur les chantiers, la mortalité a été, comme on nous le dit,