Voyage Au Congo

André Gide · Chapitre 69 sur 106

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Voyage Au Congo

23 novembre.

Après une heure d’attente un peu morne, la pluie cesse ; nous repartons. J’ai pris Dindiki dans mon tipoye, ce qui m’y fait remonter un instant. À une heure et demie de là, Cessana, important village (disposé comme Bakissa-Bougandui, comme tous ceux de la région) où nous nous arrêtons pour déjeuner. Puis, de nouveau, sitôt après, très longue étape ; mais cette fois en tipoye. Nous arrivons à Abo-Boyafé, vers quatre heures, ex-ténués. Et c’était ce village où l’administrateur nous affirmait que nous pourrions coucher le premier jour. Presque toujours les renseignements que nous ont donnés les Européens se sont

trouvés faux 59.

 

23 novembre.

 

Par crainte d’exagérer, j’ai sous-estimé la longueur de notre marche, hier. Nous avons fait une journée de dix heures – dont deux heures d’arrêt, et une heure et demie de tipoye. Soit six heures et demie à pied, à raison de près de six kilomètres à l’heure ; car nous marchions très vite. Trop fatigué, c’est à peine si j’ai pu dormir. Il fait à la fois presque frais et étouffant. On

 

59 Voici pourtant qui les explique : il ne s’y agit jamais de distances, mais bien uniquement du temps mis à les parcourir. Or nombre d’Européens ne quittent guère leur tipoye. Une double (et parfois triple) escouade de tipoyeurs, permet à ceux-ci de se relayer, et permet au blanc de ne pas tenir compte de leur fatigue, d’exiger d’eux une allure accélé-rée, grâce à laquelle l’étape est beaucoup plus vite franchie. Quant au reste de la caravane, il part de l’avant et précède – ou suit et rattrape comme il peut.

 

– 133 – nous a parlé de l’étape du lendemain comme très courte ; mais force est de constater que ce renseignement, pour être donné par des indigènes, n’est pas plus exact que les précédents. Abba, où nous devions arriver à midi, nous ne l’atteindrons pas avant quatre heures du soir, bien que partis dès avant six heures, et ayant marché bon train. Il faut bien avouer que cette immense traite a été des plus décevantes. La même savane s’est déroulée devant nous durant des heures et des lieues. Les graminées géantes se sont faites roseaux. Au-dessus d’eux, toujours les mêmes arbres rabougris, déjetés, fatigués je pense par les in-cendies périodiques, forment une sorte de taillis clairsemé. Le seul intérêt de tout le jour, ç’a été le passage d’un pont de lianes – notre premier – jeté sur une rivière large, profonde, au cours rapide – la « Goman », – en remplacement d’un pont de bois effondré. Rien de plus élégant que cet arachnéen réseau, d’apparence si fragile que l’on s’y aventure en tremblant. Non loin, plongeant dans la rivière, un pandanus gigantesque, ajoute à l’exotisme du tableau. Et, durant tout le trajet qui nous éloigne si redoutablement – je pense éperdument à des choses de France : à M… avec une angoisse continue. Ah ! si du moins je pouvais savoir qu’elle va bien, qu’elle supporte bien mon ab-sence… Et je m’imagine au Tertre près de Martin du Gard, à Carcassonne près d’Alibert…

 

Mauvais vouloir du chef du village. Arrivés à Niko. Nous nous étions fait précéder d’un coureur, afin de trouver le manioc de nos hommes tout préparé et de pouvoir repartir aussitôt. Pas de manioc. Force a été de perquisitionner dans les cases. Nous avons néanmoins payé cet homme stupide et buté, lui laissant entendre que nous lui eussions donné le double, s’il avait appor-té de lui-même et de bonne grâce cette nourriture dont nos por-teurs avaient besoin et qu’il lui était facile de récupérer dans les champs aussitôt. C’est la première fois qu’il nous arrive de de-voir faire acte d’autorité.

 

– 134 –

Sitôt qu’il a triomphé du brouillard, le soleil est devenu ac-cablant. Nous usons largement des tipoyes, car, au bout d’un petit temps de marche, je sue comme il n’est pas croyable. Vers le soir la lumière devient admirable. On approche d’Abba. Un messager envoyé à notre rencontre à deux kilomètres du village, commence à sonner de la cloche pour nous annoncer. Il nous précède, et les tipoyeurs se mettent à courir. Voici le chef à che-val. Comme il met pied à terre, nous descendons aussi. Un peuple se tient sur une éminence. Ça fait grand, et nous avan-çons très dignes. Les cases du village sont vastes, belles, sem-blables à celles des villages précédents, mais portant au sommet de leur toit pointu une grande cruche ronde de terre noire, gou-lot en l’air ; sans ordre, mais formant, à cause des mouvements de terrain, d’harmonieux groupements. On domine une im-mense contrée. Le soleil se couche glorieusement et, tout aussi-tôt, un rideau de brume bleue très légère, faite aussi des fumées du village, s’étend horizontalement et recule la lisière de la forêt voisine. Plus un nuage au ciel. Au zénith, la lune à sa première moitié ; loin d’elle, deux étoiles extraordinairement brillantes. Des feux s’allument dans le village. C’est d’abord un immense silence, puis l’air s’emplit du concert strident des grillons.

 

Les porteurs retardataires s’amènent un à un ; plusieurs clopinent et paraissent fourbus. À certains nous faisons prendre de la quinine. On a distribué le manioc. Ils se groupent autour d’un grand feu. Le ciel s’emplit d’étoiles.

 

Je n’ai pas remis mon Dindiki dans sa cage. Il est resté tout le jour (et hier déjà) dans mon tipoye ; agrippé à l’une des tiges de bambou qui soutiennent les nattes du shimbeck, ou blotti contre moi. On n’imagine pas animal plus confiant. Il accepte sans hésiter toute nourriture qu’on, lui offre et mange indiffé-remment du pain, du manioc, de la crème, de la confiture ou des fruits. Il n’y a qu’une chose qu’il ne supporte pas, c’est qu’on le force à se hâter ou qu’on tente de lui faire quitter son appui. Il entre alors dans de terribles rages, pousse des cris aigus et mord

 

– 135 – tant qu’il peut. Impossible de lui faire lâcher prise ; on le dislo-querait plutôt. Puis, sitôt qu’on le tient dans ses bras, il se calme et vous lèche. Aucun chien, aucun chat n’est plus caressant. Tandis que je me promène dans le village, il reste accroché à ma ceinture, ou au col de ma chemise, à mon oreille, à mon cou.