Voyage Au Congo

André Gide · Chapitre 49 sur 106

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Voyage Au Congo

28 octobre.

des blancs, il ne voulait pas la laisser échapper 36.

 

28 octobre.

 

La déposition de Samba N’Goto avait duré plus de deux heures. Il pleuvait. Ce n’était point la passagère averse des tor-nades. Le ciel était épaissement couvert ; la pluie installée pour longtemps. Nous partîmes néanmoins vers dix heures. J’étais assis à côté de Mobaye ; Marc et Zézé, dans l’intérieur du ca-mion, s’installèrent tant bien que mal sur les sacs de couchage, étouffant un peu sous la bâche. La route était profondément détrempée et l’auto n’avançait qu’avec une désespérante len-teur. Aux moindres montées, aussi bien qu’aux passages où la route était trop sablonneuse, nous devions mettre pied à terre, sous la pluie, et pousser le camion qui s’enlisait.

 

Nous avions le cœur si serré par la déposition de Samba N’Goto et par les récits de Garron, qu’à la rencontre que nous fîmes d’un groupe de femmes en train de travailler à la réfection de la route, nous ne pouvions même plus leur sourire. Ce pauvre bétail ruisselait sous l’averse. Nombre d’entre elles allaitaient tout en travaillant. Tous les vingt mètres environ, aux côtés de la route, un vaste trou, profond de trois mètres le plus souvent ; c’est de là que sans outils appropriés, ces misérables travail-

 

36 Il va sans dire que Samba N’Goto fut jeté en prison sitôt de re-tour à Boda. Une lettre pour Pacha que je lui avais donnée, afin d’excuser son retard, et de le protéger si possible, n’y fit rien. Il fut jeté en prison, ainsi que quelques membres de sa famille, dont Pacha se put facilement saisir, tandis que Pacha partait en tournée, précisément avec Yemba, dont les hauts faits n’avaient donc entraîné nullement la disgrâce.

Je me hâte de dire que cette impunité ne fut pas de longue durée, non plus que l’incarcération de Samba N’Goto. Au reçu de ma lettre, le Gouverneur ordonna une enquête administrative. Elle fut confiée à M. Marchessou, inspecteur de l’Oubangui-Chari, qui apporta confirma-tion de tout ce que dessus ; d’où la mise en accusation de Pacha.

 

– 83 – leuses avaient extrait la terre sablonneuse pour les remblais. Il était arrivé plus d’une fois que le sol sans consistance s’effondrât, ensevelissant les femmes et les enfants qui travail-

laient au fond du trou. Ceci nous fut redit par plusieurs 37. Tra-vaillant le plus souvent trop loin de leur village pour pouvoir y retourner le soir, ces femmes se sont construit dans la forêt des huttes provisoires, perméables abris de branches et de roseaux. Nous avons appris que le milicien qui les surveille les avait fait travailler toute la nuit pour réparer les dégâts d’un récent orage et permettre notre passage.

 

Arrivés au « Grand Marigot », point terminus de la route carrossable. Là nous attend le gros des porteurs. Nos boys ont pris les devants avec le reste de la troupe que nous ne devons retrouver qu’à Bambio. Il est deux heures. La pluie a cessé. Nous dévorons rapidement un poulet froid et repartons. Dix kilomètres seulement nous séparent de Bambio. Nous les ferons sans peine. En général, nous n’userons que très peu des ti-

poyes 38 autant par amour de la marche, que pour épargner nos tipoyeurs piteux.

 

37 À noter que cette route, qui fut particulièrement difficile à éta-blir, (en raison de la nature du sol) et meurtrière, ne sert exclusivement qu’à l’auto qui mène une fois par mois, au marché de Bambio, M. M. représentant de la Forestière, accompagné de l’administrateur Pacha.

38 Le tipoye est un fauteuil suspendu, non entre deux tiges de bam-bou, comme on pourrait le croire d’abord, mais entre deux palmes du gigantesque palmier-ban. Entre ces brancards se glissent les porteurs, deux à l’avant, deux à l’arrière. Reliés aux brancards, deux supports, un pour chaque couple de porteurs, pèsent sur l’épaule de ceux-ci, assumant le poids de l’ensemble. Je n’ai pas mesuré ces palmes-brancards ; mais on pourra présumer leur longueur en imaginant l’un derrière l’autre quatre porteurs, en ajoutant l’espace qu’il faut pour un fauteuil-lit. Elles sont de l’épaisseur d’un mât de cocagne. J’ai vainement cherché dans la forêt un palmier fût capable d’en fournir de cette taille. Au-dessus du fauteuil, des nattes, posées sur des tiges arquées, forment toiture : c’est le

 

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Le « Grand Marigot » est admirable ; encore rien vu de si étrange et de si beau dans ce pays. Cette sorte de grand marais, que l’on traverse sur d’étroites passerelles de lianes et de branches, écarte une forêt pas très haute ; des plantes d’eau le couvrent, inconnues pour la plupart ; d’énormes arums dressent leurs cornets entr’ouverts et laissent paraître un secret blanc, tigé de pourpre sombre ; tiges aux cannelures épineuses. Cinq cents mètres plus loin, on atteint la rivière. Un mystérieux si-lence traversé de chants d’oiseaux invisibles. Quantité de pal-miers bas se penchent et trempent leurs palmes dans l’eau cou-rante. On gagne l’autre rive de la M’Baéré en pirogue. Ici la forêt vous enveloppe et se fait plus charmante encore ; l’eau la pé-nètre de toutes parts, et la route sur pilotis est constamment coupée de petits ponts de bois. Quelques fleurs enfin : des bal-samines mauves et d’autres fleurs qui rappellent les épilobes de Normandie, j’avance dans un état de ravissement et d’exaltation indicibles (sans me douter hélas ! que nous ne reverrions rien d’aussi beau). Ah ! pouvoir s’arrêter ici, pouvoir y revenir sans cette escorte de porteurs qui fait s’enfuir au loin tout le gibier… Parfois cette constante compagnie m’importune, m’excède. Dé-sireux de goûter ma solitude et l’enveloppement étroit de la fo-rêt, je presse le pas, m’échappe en courant, tâchant de distancer les porteurs. Mais aussitôt ils partent tous au petit trot pour me rejoindre. Impatienté je m’arrête, les arrête, trace un trait sur le sol qu’ils ne devront dépasser qu’à mon coup de sifflet lorsque je serai déjà loin. Mais un quart d’heure après il faut retourner en arrière, les chercher ; car ils n’ont pas compris et tout le convoi reste en panne.

 

shimbeck. Il préserve des rayons du soleil, mais empêche de voir, fait pencher de côté toute la machine lorsqu’il n’est pas parfaitement équili-bré, et parfois se replie sur vous de la manière la plus gênante.

À cause des tsé-tsés et, partant, de la maladie du sommeil, il n’y a pas de chevaux dans cette partie de l’Afrique.

 

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