Voyage Au Congo

André Gide · Chapitre 33 sur 106

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Voyage Au Congo

2 octobre.

 

Par une heureuse chance nous tombons à Sibut le jour du marché mensuel. Affluence des indigènes ; ilsapportent, dans de grands paniers, leur récolte de caoutchouc (de céaras, dont les récentes plantations, grâce à l’initiative de Lamblin, couvrent les régions en bordure des routes), sous forme des lanières jau-nâtres, semblables à des nids d’hirondelles, ou à des algues sé-chées. Cinq commerçants, accourus en autos, attendent l’ouverture du marché. La région n’a pas été concédée ; le mar-

ché reste libre 16 et les enchères sont ouvertes. Nous sommes surpris de les voir s’arrêter aussitôt. Mais l’on ne tarde pas à comprendre que ces messieurs sont « de mèche ». L’un deux se porte acquéreur de la totalité de la récolte, à raison de sept francs cinquante le kilo ; ce qui peut paraître un prix fort rai-sonnable à l’indigène qui ne vendait le caoutchouc, récemment encore, que trois francs ; mais à Kinshassa, où les commerçants le revendent, les cours se maintiennent depuis quelque temps entre trente et quarante, ce qui laisse une jolie marge. Que vont donc faire ces messieurs ? Sitôt l’affaire conclue avec l’indigène, ils se réunissent à huis clos dans une petite salle, où commen-cent d’autres enchères, dont ne profitera pas l’indigène, dont ils sauront se partager entre eux le bénéfice. Et l’administrateur reste impuissant devant des enchères clandestines qui, pour

 

16 Du reste, les Grandes Compagnies Concessionnaires, dont nous aurons à reparler plus tard, n’ont pas droit au caoutchouc de culture, mais seulement à celui que les indigènes vont récolter en forêt, caout-chouc de rhizomes et de lianes.

 

– 51 – paraître illicites, ne tombent pourtant pas sous le coup de la loi, paraît-il.