Voyage Au Congo
Bosangoa, 23 décembre.
blanc, qu’on appelle « pique-bœuf » ; quelques phacochères 67 apprivoisés.
Après la sieste, chaleur accablante.
Bosangoa, 23 décembre.
Nuit très fraîche ; froide même vers le matin. Pas eu trop de deux couvertures et de deux sweaters, de deux pyjamas et d’un manteau, pour achever une nuit commencée sous un simple drap. Je m’étais couché sitôt après dîner, très fatigué par un fort rhume.
Marc cependant va rôder autour du camp, suivant son ex-cellente habitude de chercher à voir ce qui ne se montre pas au grand jour. Il rentre tard et très ému par ce qu’il vient de sur-prendre : non loin de notre gîte d’étape, à l’abri du camp des gardes, un abondant troupeau d’enfants des deux sexes, de neuf à treize ans, parqués en pleine nuit froide auprès d’insuffisants feux d’herbes. Marc, qui veut interroger ces enfants, fait venir Adoum ; mais celui-ci ne comprend pas le baya. Un indigène se propose comme interprète, qui traduit en sango ce qu’Adoum retraduit en français : Les enfants auraient été emmenés de leurs villages, la corde au cou ; on les fait travailler depuis six jours sans salaire, et sans leur donner rien à manger. Leur vil-lage n’est pas si loin ; on compte sur les parents, les frères, les amis, pour apporter leur nourriture. Personne n’est venu ; tant pis.
La double transmission des questions et des réponses ne va pas sans quelque confusion ; mais le fait reste clair… Si clair que l’interprète bénévole, dès que Marc a le dos tourné, est appré-hendé par un garde et jeté en prison… C’est ce qu’Adoum nous apprend à notre petit lever.
67 Sorte de gros sangliers.
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Et ce matin, lorsque Marc et moi cherchons à revoir les en-fants, l’on nous dit qu’ils sont repartis dans leurs villages. Quant à l’interprète, après avoir passé la nuit en prison, il a été emme-né par deux gardes, dès l’aube, pour travailler au loin, on ne peut ou ne veut nous dire sur quelle route.
Décidément il y a là quelque chose que l’on craint de nous laisser voir. Est-ce une partie de cache-cache qu’on nous pro-pose ? Nous nous sentons aussitôt résolus à la jouer jusqu’au bout. Et d’abord il faut obtenir qu’on remette en liberté l’interprète ; il est inadmissible que, tout comme Samba N’Goto, il soitpuni pour nous avoir parlé. Nous demandons son nom ; mais chacun se dérobe et prétend ne pas le savoir. Tout au plus consent-on à nous indiquer, à un ou deux kilomètres du poste, un groupe de cases où vit un indigène, qui connaîtrait l’homme en question. Sous un soleil de plomb nous nous rendons à ce petit village, où nous parvenons à apprendre, non point le nom de l’homme, mais ceux des deux plantons qui l’ont emmené ce matin. Et tandis que nous interrogeons, voici que s’amène, in-quiet, soupçonneux, le premier garde, celui qui, hier soir, avait appréhendé l’interprète. Il tient à la main une feuille de papier ; c’est la liste de nos porteurs qu’il nous demande de signer, ce que nous aurions tout aussi bien pu faire plus tard ; grossier prétexte qu’il a trouvé pour nous rejoindre. Il veut savoir qui nous parle et ce qu’on nous dit. Mais nous coupons court à notre interrogatoire, craignant de compromettre d’autres gens ; et comme l’espion semble bien résolu à ne plus nous quitter, nous nous rendons avec lui chez M. Martin, à qui nous racon-tons toute l’histoire. Hélas ! lui aussi se dérobe ; il ne semble attacher aucune importance à notre récit. Pourtant, sur notre insistance, il se décide enfin à mener un semblant d’enquête et, lorsque nous le retrouvons un peu plus tard, nous annonce que tout va bien et que nous nous inquiétions à tort. Ce n’est point pour ce que nous croyions, mais bien pour un vol de cabris qu’on a coffré l’interprète, récidiviste qui ne mérite pas notre
– 168 – attention. Il nous affirme d’autre part que les enfants qui nous apitoyaient à tort sont tous fort bien nourris. On les a renvoyés dans leurs foyers tout simplement parce qu’ils avaient achevé leur travail, un très léger travail de désherbage. Il y a eu là une conjoncture purement accidentelle ; rien de suspect. Êtes-vous satisfaits ? – Pas encore.