Voyage Au Congo
29 octobre.
Peu de temps avant Bambio, la forêt cesse, ou du moins des clairières s’ouvrent. Des cris, des chants, nous avertissent de la proximité du village. Un peuple de femmes et d’enfants accourt à notre rencontre. Nous serrons la main de quelques chefs ali-gnés et au port d’armes – et même, par enthousiasme et par erreur, la main de quelques simples plantons. Nous jouons aux grands chefs blancs, très dignes, avec des saluts de la main et des sourires de ministres en tournée. Un énorme gaillard affu-blé de peaux de bêtes tape sur un gigantesque xylophone qu’il porte pendu à son cou ; il dirige la danse des femmes qui chan-tent, poussent des hurlements sauvages, balaient la route de-vant nous, agitent de grandes tiges de manioc, ou les brisent sous nos pas en fouettant le sol bruyamment ; c’est un délire. Les enfants bondissent et trépignent. La traversée du village est glorieuse. Notre cortège nous mène à la case des passagers où nous retrouvons enfin nos braves boys et le premier convoi des porteurs.
29 octobre.
Ce matin, j’étais allé voir l’un des chefs indigènes venus hier à notre rencontre. Ce soir, il me rend ma visite. Longue conversation. Adoum sert d’interprète, assis à terre, entre le chef et moi.
Les récits du chef de Bambio confirment tout ce que Samba N’Goto m’avait appris. Il me raconte en particulier le « bal » du dernier marché de Boda. J’en transcris ici le récit, tel que je l’ai copié d’un carnet intime de Garron.
« À Bambio, le 8 septembre, dix récolteurs de caoutchouc,
(vingt, disent les renseignements complémentaires 39) de
39 Ils ont tous été frappés d’une amende égale au prix de leur tra-vail. Par conséquent, ils ont travaillé deux mois pour rien. L’un d’eux, qui a voulu « causer » a été en outre frappé d’un mois de prison.
– 86 – l’équipe de Goundi, travaillant pour la Compagnie Forestière – pour n’avoir pas apporté de caoutchouc le mois précédent (mais, ce mois-ci, ils apportaient double récolte, de 40 à 50 ki-logrammes) – furent condamnés à tourner autour de la factore-rie sous un soleil de plomb et porteurs de poutres de bois très pesantes. Des gardes, s’ils tombaient, les relevaient à coups de chicotte.
« Le « bal » commencé dès huit heures, dura tout le long du jour sous les yeux de MM. Pacha et Maudurier, agent de la Forestière. Vers onze heures, le nommé Malingué, de Bagouma, tomba pour ne plus se relever. On en avertit M. Pacha, qui dit simplement : « Je m’en f… » et fit continuer le « bal » Tout ceci se passait en présence des habitants de Bambio rassemblés, et
de tous les chefs des villages voisins venus pour le marché 40. »
40 J’arrêtai ici ma citation du Journal de Garron, désireux, je l’ai dit, de n’avancer rien dont je n’aie pu contrôler l’exactitude, sinon de visu, du moins par recoupements divers ; et l’enquête administrative que motiva ma lettre au Gouverneur, apporte confirmation de tous les faits relatés plus haut.
Mais d’autre part je pus apprendre, par la suite, que M. Pacha lui-même, dans un rapport officiel, n’hésitait point à citer Garron, à s’abriter derrière son témoignage. La confiance qu’il accorde à celui-ci, confiance parfaitement motivée sans doute, (et je reconnais pour exacts les propos de moi qu’il rapporte) m’invite à copier encore cette page de son journal :
« M. Pacha annonce qu’il a terminé ses répressions chez les « Bayas » des environs de Boda. B estime (de son aveu) le nombre des tués à un millier de tout âge et des deux sexes. Les gardes et les partisans étaient obligés, pour justifier leurs faits de guerre, d’apporter au « Com-mandant » les oreilles et parties génitales des victimes ; les villages étaient brûlés, les plantations arrachées. L’origine de l’affaire remonte au mois de juillet 1924.
« Les indigènes de la région ne voulaient plus faire de caoutchouc. L’administrateur de l’époque, M. Bouquet, envoie quatre miliciens, ac-compagnés d’un sergent indigène, pour contraindre les gens au travail. D’où bagarre. Un milicien tire. À ce moment les miliciens sont envelop-pés par les indigènes qui les ligotent. Ils sont tués 24 heures plus tard par quelques exaltés, peu nombreux, et qu’il aurait suffi d’arrêter pour liqui-
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Le chef nous parle encore du régime de la prison de Boda, de la détresse des indigènes, de leur exode vers une moins mau-dite contrée…
Et certes je m’indigne contre Pacha, mais le rôle de la Compagnie Forestière, plus secret, m’apparaît ici bien autre-ment grave. Car enfin, elle n’ignorait rien (Je veux dire les re-
der l’affaire. Au lieu de quoi on attendit l’arrivée de Pacha, au début de 25, qui commença les répressions avec une sauvagerie terrible.
« La cause de tout cela, c’est la C. F. S. O. (Compagnie Forestière Sanga-Oubangui) qui, avec son monopole du caoutchouc et avec la com-plicité de l’administration locale, réduit tous les indigènes à un dur escla-vage. Tous les villages, sans exception aucune, sont forcés de fournir caoutchouc et manioc pour la C. F. S. O., le caoutchouc au prix d’un franc le kilo, et le manioc à un franc le panier de dix kilos. Il est à remarquer que dans la colonie de l’Oubangui-Chari, le caoutchouc est payé de 10 à 12 francs le kilo aux indigènes et le manioc 2 fr. 50 le panier. Un indi-gène, pour récolter 10 kilos de caoutchouc, est obligé de passer un mois en forêt, souvent environ à 5 ou 6 jours de marche de tout village ; par conséquent ils n’ont pas beaucoup d’enthousiasme pour cette récolte, qui leur assure une maigre rétribution mensuelle ; ils préfèrent travailler à la récolte des noix palmistes, beaucoup plus facile, à proximité de leur vil-lage, et qui leur sont payées vu la concurrence (ce produit n’étant pas concédé à la C. F. S. O.) jusqu’à un franc le kilo, et souvent davantage. Un indigène peut, sans fatigue, et en retournant coucher chaque nuit dans son village, en fournir 30 kilos mensuellement. »
Et ceci encore :
« Les prestations et portages sont faits par les femmes, malgré l’arrêté du Gouverneur Général.
« Les routes de la région sont tracées sur un terrain sablonneux où n’existe pas de cailloux. Toutes les femmes des villages travaillent toute l’année du matin au soir pour apporter de la terre sur la chaussée ; cette terre, elles vont la chercher assez loin la plupart du temps ; elles n’ont pas d’outils pour l’extraire, et transportent cette terre sur la tête dans des paniers. La plupart de ces femmes ont des enfants au sein. D’où mortalité infantile et dépeuplement.
« Ce travail, considéré comme prestation, n’est pas payé, et ces tra-vailleuses ne sont pas nourries. »
– 88 – présentants de ladite). C’est elle (ou ses agents) qui profitait de cet état de choses. Ses agents approuvaient Pacha, l’encourageaient, avaient avec lui partie liée. C’est sur leur de-mande que Pacha jetait arbitrairement en prison les indigènes
de rendement insuffisant ; etc.… 41
Désireux de mener à bien ma lettre au Gouverneur, je dé-cide de remettre au surlendemain notre départ. Le peu de mois que j’ai passés en A. E. F., m’a déjà mis en garde contre les « ré-cits authentiques », les exagérations et les déformations des moindres faits. Hélas ! cette scène de « bal » n’eut, je le crains, rien d’exceptionnel, s’il faut en croire divers témoins directs que j’interroge tour à tour. La terreur que leur inspire Pacha les fait me supplier de ne les point nommer. Sans doute, ils se « défile-ront » par la suite, nieront avoir rien vu. Lorsqu’un Gouverneur parcourt le pays, ses subordonnés se présentent, et présentent dans leurs rapports, de préférence, les faits qu’ils jugent les mieux capables de contenter. Ceux que je dois rapporter au Gouverneur risquent d’échapper à son investigation, je le crains, et l’on étouffera soigneusement les voix qui pourraient les lui faire connaître. Voyageant en simple touriste, je me persuade qu’il peut m’arriver parfois de voir et d’entendre ce qui est trop bas pour l’atteindre.
En acceptant la mission qui me fut confiée, je ne savais trop tout d’abord à quoi je m’engageais, quel pourrait être mon rôle, et en quoi je serais utile. À présent, je le sais, et je com-mence à croire que je ne serai pas venu en vain.
41 Qu’est devenue cette « affaire Pacha » ? C’est ce qu’il serait inté-ressant de savoir. Est-il vrai que mon… indiscrétion ait valu àM. Garron maintes brimades et le retrait ruineux de son permis de chasse ?
Combien « la vérité coûte cher en brousse », ainsi que le disait un chef indigène, c’est ce que nous n’aurons que trop d’occasions de consta-ter.
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