Voyage Au Congo
Marché de Bambari. 5 octobre.
Les enchères montent à 18 francs pour un caoutchouc de qualité égale à celui que nous avons vu vendre 7 fr. 50 la veille. M. Brochet, représentant dela Compagnie du Kouango, impor-tant commerçant établi à Bambari, tient tête aux trafiqueurs. L’un de ceux-ci, qui sait que Brochet désire la récolte et veut du moins la lui faire payer cher, pousse l’enchère. Mais Brochet abandonne brusquement, et l’autre se trouve quinaud, car il en a pour plus gros que sa bourse ; de sorte qu’ensuite il doit re-vendre le tout à Brochet.
Bangassou, 8 octobre.
Je n’ai pu trouver le temps de rien noter ces derniers jours. Le pays a changé d’aspect. De très étranges mamelons mouve-mentent la plaine ; sortes de collines basses, régulièrement ar-rondies, dômes que M. Bouvet nous dit formés par d’anciennes termitières. Et je ne vois point quelle autre explication donner à ces soulèvements du sol. Mais ce qui me surprend, c’est de ne voir dans toute la contrée aucune termitière monumentale ré-cente ; celles, immenses, dont ont pu se former ces tumulus, doivent, désertées depuis longtemps, vraisemblablement être vieilles de plusieurs siècles ; l’action des pluies n’a pu que très lentement désagréger ces sortes de châteaux forts ou de cathé-drales aux murs quasi verticaux et durs comme de la brique, que j’admirais dans la forêt des environs d’Eala. Ou bien est-ce là l’œuvre de termites d’une race différente ? Et ces termitières ont-elles été de tout temps arrondies ? Toutes, pourtant, sem-blent déshabitées depuis longtemps. Pourquoi ? Il semble qu’une autre race de termites à petites constructions soit ici ve-nue occuper le sol à la place des termites monumentaux. Cer-tains de ces tumulus, que je vois un peu plus tard tranchés net pour laisser passer la route, montrent leur mystère intérieur :
– 53 – couloirs, salles, etc. Je peste contre l’auto qui ne me laisse pas le loisir d’examiner un peu mieux cela.
Tout le long de la route, sur un parcours de 50 kilomètres, suite presque ininterrompue de villages, et de cultures des plus
variées : céaras, riz, mil, maïs, ricin, manioc, coton 17, sésame,
17 Les plantations de coton sont particulièrement intéressantes ; c’est un essai. Il réussit au-delà de toute espérance.
Les plantations de coton de la subdivision de Ouango, par exemple, ont, à elles seules, couvert une superficie de 275 hectares, dont le rende-ment a été, pour cette première récolte, de 44 018 kil.
Trois tonnes 1/2 de graines suffisent à ensemencer 300 hectares.
Les pluies continues, régulières, et sans tornades ont assuré le suc-cès de cet essai. Les rendements les meilleurs de beaucoup ont été obte-nus sur les terrains récemment défrichés et pris à même la forêt. Tandis que les cultures faites en savane donnaient un rendement de 250 à 300 kil. à l’hectare, telle petite plantation d’un hectare conquis sur la forêt, (à Biandé, sur la route de Foroumbala) a fourni 800 kil. Par contre, sur les terrains sablonneux, l’échec a été absolu.
Certains théoriciens prétendaient que le coton ne pouvait prospérer en A. E. F. Cette année, de nombreuses plantations du Bas-M’Bomou ont égalé et même dépassé les meilleurs rendements américains.
Il faut reconnaître que les fibres de ce coton n’atteignent pas la lon-gueur de celles du coton d’Amérique. Mais peut-être par la sélection et un meilleur choix de graines, y parviendront-elles. Ce n’est là, encore une fois, qu’un premier essai.
Il est à noter – et ceci est très important – que ces cultures de coton n’ont pas été collectives, mais individuelles. C’est-à-dire que, si les tra-vaux de défrichement, d’assolement, de plantation, ont été le fait du vil-lage entier, le champ a été, sitôt ensuite, partagé de manière à ce que chaque famille, sinon chaque individu, se trouvât possesseur de tel lopin et prît intérêt particulier à le cultiver.
Le paiement des produits, après vente, a été fait, non au chef de vil-lage, ainsi que le voulait d’abord la coutume, mais à chaque possesseur partiel – avec ristourne proportionnelle au chef de village, celui-ci tou-chant 0.10 ou 0.15 sur 1 fr. 25 payé, par kilo, à l’indigène, de manière à intéresser également le chef et à maintenir son indispensable autorité.
– 54 – café, taro (grandarum aux rhizomes comestibles), palmiers à huile et bananiers. Des deux côtés bordée de citronnelles, la route semble une allée de parc. Et, cachée à demi dans le feuil-lage, tous les trente mètres environ, une hutte de roseaux en forme de casque à pointe. Ces cités-jardins, étalées le long de la route, forment un décor sans épaisseur. La race qui les habite et les surpeuple n’est pas très belle ; soumise depuis deux ans seu-lement, elle vivait éparse dans la brousse ; les vieux demeurent farouches ; accroupis à la manière des macaques, c’est à peine s’ils regardent passer la voiture ; l’on n’obtient d’eux aucun sa-
lut 18. Par contre les femmes accourent, secouant et brinqueba-lant leurs balloches ; le sexe ras, parfois caché par un bouquet de feuilles, dont la tige, ramenée en arrière et pincée entre les fesses est rattachée à la ceinture, puis retombe ou se dresse en formant une sorte de queue ridicule. Quantité d’enfants ; cer-tains, à l’approche de la voiture, courent s’asseoir ou se coucher au milieu de la route ; par jeu ? par défi ? Bouvet croit à de la curiosité : « Ils veulent voir comment ça marche. »
Le 6 nous avons couché à 20 kms de Mobaye, où nous pré-férions ne pas arriver à la nuit. Devant le gîte d’étape de Mous-sareu, ahurissant tam-tam ; d’abord à la clarté de photophores, tenus à bras tendus par nos boys ; puis au clair de la pleine lune. D’admirables chants alternés rythment, soutiennent et tempè-rent l’enthousiasme et la frénésie du pandémonium. Je n’ai rien
vu 19 de plus déconcertant, de plus sauvage. Une sorte de sym-phonie s’organise ; chœur d’enfants et soliste ; la fin de chaque phrase du soliste se fond dans la reprise du chœur. Hélas ! notre temps est compté. Nous devrons repartir avant le jour.
Le résultat obtenu par ce nouveau régime a été tout autre que celui des premières cultures collectives, que les indigènes de la région appe-laient : « les plantations-je-m’en-fous. »
18 Les jeunes gens des Moroubas, qui reconnaissent volontiers la domination française, renvoient de leurs villages les vieux irréductibles, dont ils ne veulent ni subir l’influence ni écouter les conseils.
19 Et nous ne verrons rien par la suite.
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Le 7, au petit matin, nous ne quittons ce poste qu’avec l’espoir d’y revenir dans quelques mois, à notre retour d’Archambault. L’aube argentée se mêle au clair de lune. Le pays devient accidenté ; collines rocheuses de 100 à 150 mètres de haut, que contourne la route. Nous arrivons à Mobaye vers 10 heures.
Le poste est admirablement situé sur les bords du fleuve qu’il domine. En amont, les rapides de l’Oubangui, dont les hautes eaux inondent presque, sur la rive belge, un charmant petit village de pêcheurs qu’abrite un groupe de palmiers.
Le docteur Cacavelli nous fait visiter son dispensaire-hôpital. Les malades viennent de villages parfois lointains se faire opérer de l’éléphantiasis des parties génitales, très fré-quent dans ces régions. Il nous présente quelques cas mons-trueux qu’il se dispose à opérer ; et l’on reste saisi de stupeur, sans comprendre aussitôt ce que peut bien être ce sac énorme, que l’indigène trimballe sous lui… Comme nous nous étonnons, le docteur Cacavelli nous dit que les éléphantiasis que nous voyons ici ne pèsent sans doute pas plus de 30 à 40 kg. Les masses de tissu conjonctif hypertrophié, dont il débarrasse les patients, atteignent parfois 70 kg, s’il faut l’en croire. Il aurait même opéré un cas de 82 kg. « Et, ajoute-t-il, ces gens trouvent encore le moyen de faire, à pied, quinze à vingt kilomètres pour venir se faire soigner. » J’admets, sans plus pouvoir com-prendre.
Un des malades de ce matin, tout jeune encore, a tenté de s’opérer lui-même et s’est abominablement charcuté, lardant de coups de couteau cette poche affreuse, qu’il croyait pleine de pus et espérait pouvoir vider.
– « Ce qu’il y a dedans ? Vous voulez le voir ? » Et Cacavelli nous mène, près de la table d’opération, devant un baquet
– 56 – presque plein d’une sorte de maton sanguinolent et blanchâtre, premier résultat du travail de ce jour. Bien faite, nous dit-il, l’opération respecte et ménage la virilité du patient, enfouie dans l’excès du tissu conjonctif, mais nullement endommagée. Et c’est ainsi que depuis trois ans il a fait recouvrer la puissance procréatrice à 236 impotents.
– « Allons, 237 ; approchez »…
Nous le quittons bien vite, désireux de garder quelque ap-pétit.
Sitôt après déjeuner, départ pour Foroumbala. Pays mou-vementé mais pas très intéressant. Le peuple des villages traver-sés est laid. L’auto fait fuir quelques pintades. Un effrayant orage menace ; mais se détourne au dernier moment. Arrivée à
Foroumbala vers 5 heures. Poste inoccupé 20, belle position sur la Kotto ; quelques arbres admirables. Sur la place ombragée, devant le gîte d’étape, les enfants de l’école ; comme on leur ap-prend à filer, chacun tient une petite quenouille d’où pend, comme une araignée au bout de son fil, la bobine qu’un coup de pouce fait tourner. Tous en rang, le sourire aux lèvres, on s’attend à les entendre entonner un chœur de Gounod. Puis, exercices de gymnastique sous la surveillance d’un maître indi-gène. Puis, football très joyeux auquel nous prenons part ; une orange tient lieu de ballon. Ces enfants parlent tous un peu le français.
Je les retrouve après dîner qui dansent à la clarté d’un feu de paille, avec les femmes des miliciens absents. Un de ces en-fants, d’aspect très misérable, se tient dans l’ombre, loin des autres ; comme la nuit est un peu froide et qu’il semble grelot-ter, je le fais s’approcher du feu. Mais les autres aussitôt
20 Sur 31 postes de subdivision, que compte la colonie de l’Oubangui-Chari, 22 restent inoccupés, faute de personnel suffisant.
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