Voyage Au Congo
30 novembre.
Depuis qu’apparaît la roche de temps à autre, le paysage se précise, s’accentue ; les mouvements du terrain semblent se dessiner mieux. Pays fort peu peuplé. Vers dix heures, village de Gambougo, assez misérable – chef complaisant – du reste pas d’arrêt. À une heure passée : Lokoti où nous déjeunons. Village qui veut se déplacer. Déjà l’on voit les squelettes des nouvelles huttes, toits non encore garnis, à quelque cent mètres de l’ancien village sur lequel on a jeté un sort. Impossible de passer la Nana de nuit, malgré notre désir de continuer au clair de lune ; force est de s’arrêter à Dibba ; misérable village, gîte d’étape plus misérable encore dont il faut bien se contenter ; on fait garnir de paille une partie des ouvertures ; et brûler un nid de fourmis, dont la horde était menaçante.
30 novembre.
Trois arbres, dont un énorme, sur cette vague place autour de laquelle se groupe le dispersement des huttes. Par un clair de lune parfait. Immense nuit tiède. Fraîcheur au premier matin ; rosée abondante comme une averse. Nous partons à l’heure où l’éclat de la pleine lune commence à pâlir devant l’approche de l’aube ; l’heure un peu fantastique où rentrent du sabbat les sor-cières. La route descend jusqu’au bassin de la Nana ; un ciel couleur tourterelle, où le soleil fait une blessure cramoisie. Comme notre montée avait été toute insensible, l’on est surpris tout à coup de dominer de si haut une immense contrée, où les brumes attardés forment au loin de grands lacs, des rivières.
À pied jusqu’à la Nana. Très lente traversée des bagages dans une étroite pirogue. Si l’autre rive, fouillis d’arbres énormes ; là rive, en pente assez abrupte, les dispose de manière
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à les faire paraître plus hauts encore. Le ciel, que les brumes, en montant, avaient empli, s’éclaircit ; voici de nouveau le même temps radieux de ces derniers jours. C’est en voyant la pirogue se détacher de l’autre rive et sortir de l’ombre qui l’envoûte, poussée par l’effort du pagayeur arc-bouté sur la perche qui prend appui sur le fond de la rivière – c’est à la petitesse de l’homme, à la fragilité de l’esquif, que l’on juge l’énormité des arbres à l’entour.
Une demi-heure avant la Nana, un village où nous eussions
pu passer la nuit si nous avions su. Tous ces villages, kagamas 62 de Baboua, sont à peu près déserts, tant à cause de la fuite de Semba et la crainte des sanctions et répressions qui peuvent s’ensuivre – que de la crainte (hélas ! trop aisément compréhen-sible) que les blancs que nous sommes, suivis immédiatement du commandant, ne parcourent le pays en vue de réquisitionner des hommes pour le chemin de fer, et de s’emparer d’eux par tous les moyens. Si grande que soit la gentillesse qu’on leur té-moigne, ils se méfient, et pour cause.
Pourtant, passé la Nana, le village voisin nous fait fête. Ils étaient là, diposés pittoresquement, en escalier sur les marches naturelles que formaient les racines de je ne sais quel arbre géant, le chef, les tam-tams, la suite du chef, dont son fils, un enfant de treize ans, propre et beau, au visage bizarrement cou-pé de lignes noires, et le torse traversé en biais par une lanière de fourrure grise. Auprès de lui, trois êtres assez bizarrement beaux, de quatorze à seize ans, couverts de colliers et de cein-tures de perles bleues et blanches ; bracelets de cuivre aux poi-gnets, à l’avant-bras, au coude, aux chevilles et au haut du mol-let. Je pose une main sur l’épaule de l’un d’eux, l’autre sur l’épaule du fils du chef et les entraîne avec moi, précédant
62 On appelle kagama tout village dépendant d’un autre plus im-portant, et surveillé par le même chef, qui s’y fait représenter par un capi-ta de son choix.
– 146 – l’escorte. Plus tard, ces enfants m’ont accompagné jusqu’au vil-lage, à une demi-heure de là, s’étant volontairement chargés de nos sacs. Entrés avec nous dans la case des étrangers où nous avions fait ouvrir nos chaises de bord, ils sont restés, d’abord assis à terre, à mes côtés ; puis le fils du chef, tandis que nous causions avec son père, s’est blotti entre mes genoux comme un petit animal familier.
Un paysage magnifique ; le mot est trop fort sans doute, car le site n’avait rien d’enchanteur – il pouvait même rappeler bien des paysages de France – mais tel était mon ravissement de sor-tir enfin de l’informe, de retrouver des collines distinctes, des pentes certaines, des bosquets d’arbres harmonieusement dis-posés… Enfin, depuis le matin le pays se développait, s’exposait devant nous ; car, depuis que nous avions quitté Bambio, à de rares exceptions près, nous cheminions dans un pays clos, forêt ou savane, enveloppés par une végétation si haute que l’on ne pouvait voir à plus de cinquante mètres – ou même souvent à plus de dix, devant soi. Quel ravissement, après que furent gra-vies ces hauteurs qui se dressent devant Déka et l’encerclent à demi, de voir enfin ces hautes graminées céder, faire place à une sorte de gazon ras, d’un vert tendre, au-dessus duquel la vue s’étendait au loin, et qui laissait leur pleine stature à ces arbres peu grands, clairsemés et qui jusqu’alors paraissaient noyés, étouffés par les hautes herbes. (J’ai dit qu’elles étaient si hautes qu’un homme à cheval ne les eût pu dominer ; on circulait au travers d’elles comme un chat dans un champ d’avoine.) Enfin je me sentais dans un état d’allégresse physique, propre à me faire trouver joie, noblesse et beauté, même au moins surpre-nant paysage. J’avais énormément marché ; mais, lorsque je me disposai à reprendre enfin mon tipoye, les cordes de soutien de celui-ci claquèrent aussitôt, me laissant brutalement tomber à terre ; et je dus marcher encore. C’était en plein soleil et durant une rude montée. Ces collines, qu’on n’appelle montagnes que parce que, dans tout le pays, on n’a pas mieux, ne doivent avoir guère plus de cinq cents mètres. Mais le pays, après qu’on est
– 147 – longtemps demeuré sur le plateau, s’affaisse extraordinaire-ment, et il semble de nouveau que l’on domine de beaucoup plus haut que l’on n’était monté. Un accident ridicule, un peu plus tard, m’a forcé pourtant d’attendre quemon tipoye fût ré-paré. Après l’interminable montée au soleil, qui m’avait mis en nage (c’était durant les plus chaudes heures du jour) je souhai-tais ardemment une rivière où pouvoir me baigner. On arrive à un marigot d’eaux quasi bourbeuses ; rien à faire – et je m’occupe à le franchir d’un bond – car il n’y a pas de passerelle ; mais le ruisseau est large ; aussi, posant un pied sur un soliveau, je prends un fort élan ; mon pied glisse et je m’étale tout de mon long dans le bourbier. J’en sors couvert d’une fange infecte, et cherche à me changer aussitôt, assis sur une roche brûlante. Je trouve du linge dans un sac, un pantalon dans une cantine, mais impossible de remettre la main sur des souliers. La paire de re-change a pris les devants avec les premiers porteurs. Je dois me contenter de pantoufles parfaitement impropres à la marche – avec lesquelles je trouve le moyen de faire encore quelques ki-lomètres, emporté par une sorte de lyrisme ambulatoire, une ivresse de santé, à quoi le paysage doit ce mot « magnifique » que j’employais tout à l’heure.
J’écris ces lignes après dîner – la lune toute pleine luit im-mensément sur le village de Dahi où nous passons la nuit ; on distingue vers l’est, à peine un peu voilées de brume bleue, les hauteurs de Bouar que demain nous devrons gravir. Pas un souffle sur terre ; pas un nuage dans tout le ciel, qui paraît non point noir, mais azuré comme la mer, tant la clarté de la lune est intense. Non loin de nous les feux de nos boys, des porteurs, et plus loin, des gens du village. Ceux-ci n’avaient point fui. Il y en avait bien une centaine, s’empressant à notre arrivée, à la nuit déjà close, avec des manifestations de cannibales, si serrés contre nous qu’on suffoquait.
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