Voyage Au Congo
Appendice au Chapitre VII
Le 20 février, au matin.
Nous quittons Fort-Lamy en trois baleinières. C’est le re-tour. Désormais chaque jour me rapproche de Cuverville.
vante s’adressera pour éprouver la même déconvenue. Lui cependant fera fortune.
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APPENDICE AU CHAPITRE VII
Je dois à l’obligeance de Monsieur de Poyen-Bellisle la communication que voici
I
Après la conquête du Tchad, les militaires ne perçurent, en supplément des vivres alloués par l’intendance, qu’une mensua-lité de 40 à 50 francs. Cette mesure permettait de supprimer les transferts d’argent très difficiles à cette époque, elle contraignait les militaires, qui touchaient à Brazzaville, au retour, un rappel de solde pour toute la durée de leur séjour au Tchad, à faire des économies, mais elle les obligeait aussi à ne pas payer aux indi-gènes la valeur réelle des produits du cru.
Au début, aucun cours de ces produits n’étant établi en ar-gent, ni même établi du tout, l’inconvénient n’était pas grand ; l’abus commença seulement à partir du jour où les rentes com-merciales devenues sûres, des produits importés furent mis en vente sur les marchés du Tchad, où la possibilité d’acquérir des produits venus de l’étranger ne fut plus limitée aux seuls Chefs. Même avant la guerre, avant la chute du franc, il n’y avait déjà plus de commune mesure entre les prix exigés du consomma-teur indigène obligé ou désireux d’acheter des marchandises d’importation et les prix de vente imposés au même indigène pour les produits de sa terre ou de son industrie. Il y eut donc abus. L’habitude devivre à bon compte est une de celles aux-
– 226 – quelles les Français tiennent le plus et ils s’y attachèrent d’autant plus qu’il était en leur pouvoir d’en faire une règle. Per-sonne, de 1918, date à laquelle la valeur des produits importés s’éleva sans cesse, jusqu’à 1926, n’eut l’idée (ou s’il l’eut il l’écarta comme une pensée déplaisante) que les prix payés aux indigènes devaient être augmentés. Les prix des produits du cru étaient approximativement ceux-ci dans la région de Fort-Lamy, il y a une dizaine d’années : bœuf sur pied 25-50 frs, mouton 1.50-2.50 frs, viande au détail 0,20 à 0,25 frs le kg, œufs, un et même deux pour 0,05, poulet 0,25 à 0,50 frs, mil 0,05 le kg, lait 0,10 le litre, huile d’arachides et beurre 0,70 le litre. – À ce moment, si le coût de la vie était déjà manifeste-ment trop faible pour les Européens, l’existence matérielle était facile pour les indigènes non producteurs, obligés de s’approvisionner dans les marchés. La comparaison ci-dessus se limite aux produits du cru. Mais tandis que la valeur du franc diminuait, l’injustice allait grandissant. À la fin de 1925 – je prends pour baser mon raisonnement l’article importé de vente la plus courante – un yard de calicot valait 10 frs, alors qu’il coûtait au plus 0,75 frs en 1918. Les autres produits importés avaient augmenté de valeur dans des proportions analogues.
De par la volonté des Européens intéressés à tenir très bas les cours des produits du cru, les indigènes pouvaient s’alimenter à bon compte, le mil, l’aliment essentiel, se payait 0,05 le kg, 4 frs l’hectolitre ; très au-dessous de sa valeur. Le producteur était lésé, mais le consommateur indigène bénéfi-ciait des prix fixés, imposés arbitrairement par les Européens qui entendaient avant tout vivre économiquement et que cette volonté fermait à tout raisonnement comme à toute justice.
À la fin de 1925, un facteur nouveau vint compliquer la question : la récolte de mil fut déficitaire partout et manqua complètement dans de nombreuses régions. En décembre quelques tonnes de mil apportées sur le marché de Fort-Lamy ayant dû, sur l’ordre de l’Administration, être vendues au prix
– 227 – très inférieur aux prix pratiqués sur les marchés voisins du Ca-meroun, Fort-Lamy se vit privé de tout approvisionnement en mil. Le mil ne reparut à Fort-Lamy qu’à partir du jour où liberté absolue du commerce fut officiellement proclamée. À chaque marché, il en était mis en vente des quantités très suffisantes pour les besoins de la population, mais le prix s’éleva vite, pour se maintenir durant plusieurs mois à 1.50 frs le kg. L’indice du coût de la vie des indigènes passait subitement de 1 à 20, sinon davantage. Avant cette époque les produits destinés aux Euro-péens avaient bien subi une légère augmentation à Fort-Lamy même ; dans la brousse ils étaient restés tels qu’en 1918. À Fort-Lamy, lorsque la hausse du mil se produisit, un poulet se payait de 0,75 à 1 frs, la viande de boucherie 1 frs le kg, un œuf 0,10. Le prix de la vie s’était élevé pour les Européens par rapport à 1918 de 150 % en moyenne, pour les indigènes, calculé en argent, il avait vingtuplé en ce qui concerne le mil et augmenté de 1500 % pour les produits importés. Pour dire autrement, il suffisait de trois poulets pour se procurer 20 kg de mil ou plus d’un yard de calicot en 1918 ; au début de 1926 il fallait vendre trois ou quatre poulets pour obtenir deux kg de mil et dix poulets pour acheter un yard de calicot. La démonstration pourrait être pous-sée très loin, les résultats seraient identiques et inattaquables.
L’arrivée du Gouverneur M. de Coppet empêcha même un désastre, car l’administration locale avait eu l’idée aussi simple qu’inapplicable de taxer le mil. À l’instant même, si cette me-sure eût été prise, le mil disparaissait de tous les marchés et, s’il en avait existé des stocks dans les villages, il eût été nécessaire d’aller les réquisitionner à main armée. Mais comme il n’y avait pas de stocks, la mesure eût été inopérante en tant qu’elle visait des résultats pratiques, elle aurait présenté d’autre part l’inconvénient d’interdire aux intermédiaires indigènes d’aller s’approvisionner de mil au Cameroun et en Nigeria. Car la liber-té laissée aux transactions suscita un grand nombre de voca-tions commerciales et il est permis de dire que c’est grâce à ces intermédiaires, que la famine n’a pas sévi dans la région de
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Fort-Lamy. Ils se procuraient du mil contre des pièces de 5 frs en argent et, compte tenu de la valeur locale, très variable, de l’argent (20 à 30 frs en billets pour une pièce), le mil leur était vendu 1 fr environ le kg, franc papier. En ajoutant à ce prix, les frais de transport par pirogue, par bœuf, à tête d’homme, les dépenses occasionnées par le déplacement, le prix de 1.50 fr le kg sur le marché de Fort-Lamy n’était pas excessif.
Une hausse des prix applicable aux Européens par lespro-duits du cru s’imposait donc absolument, tout autre que M. de Coppet n’aurait pu s’y opposer sans manquer à la justice. Il convient de noter que les indigènes n’ont pas en général abusé de la liberté toute nouvelle qui leur était laissée. En décembre 1926 le kg de bœuf ou de mouton se vendait à Fort-Lamy 2 fr, un œuf 0,25, un poulet de 2.50 à 4 frs, le beurre et l’huile d’arachides 5-6 frs le litre, le lait à 0.50 le litre. L’augmentation générale moyenne peut être évaluée sur la base des prix de 1918, à 6 ou 700 %, augmentation normale si l’on tient compte de ce qu’en 1918, les prix étaient établis par l’Administration, sans que les producteurs eussent voix au chapitre, et qu’il y avait une différence appréciable entre les cours officiels et la valeur mar-chande des produits.
Une des causes du mécontentement pour ainsi dire général qu’a provoqué le renchérissement de la vie dû à la liberté du commerce, c’est que les traitements n’ont pas été augmentés dans les mêmes proportions. Le fait est exact, mais (exception faite pour les fonctionnaires que le Gouvernement a voulu avan-tager dans un but électoral, les instituteurs par exemple), la même inégalité se retrouve en France. Un Administrateur de 1re classe des Colonies, célibataire, touchait à Paris 8 000 frs d’appointement en 1917, il en touche aujourd’hui 24 600. – Tant que le régime paiera mal ses agents – et ce sera toujours, car ils sont trop nombreux – ceux-ci succomberont à la tenta-tion, lorsqu’ils en auront le pouvoir, de ne pas payer généreu-sement les indigènes.
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Ce qu’on peut dire encore en faveur de la liberté commer-ciale au Tchad, c’est que, dans toutes nos possessions, cette li-berté a succédé à la liberté qu’avaient eue à l’origine les Euro-péens d’imposer les prix qu’ils entendaient payer. Ailleurs on a procédé graduellement ; au Tchad, il a été nécessaire, les cir-constances l’exigeaient – mauvaise récolte, nécessité de procu-rer aux indigènes des ressources leur permettant d’acheter du mil devenu cher – d’agir avec une certaine brutalité. C’était in-dispensable et c’est bien ; on s’accoutumera rapidement au nou-veau système qu’on ne peut critiquer qu’avec des arguments d’intérêt personnel et dépourvus de la plus élémentaire équité.
Le seul point noir est que l’indigène, en dehors de son vil-lage, de son campement, des détails habituels de son existence quotidienne, manque de mesure et de jugement. Habitué à su-bir depuis toujours le despotisme de ses chefs, il risque d’être désaxé par la latitude qui lui est donnée de traiter d’égal à égal avec le blanc sur le terrain commercial. Peut-être eût-il été avantageux de protéger le producteur indigène en fixant, par des mercuriales révisables, des prix convenables – mais de lui imposer ces prix.
En pays noir, en pays islamisé surtout, l’autorité, même si elle côtoie la justice, est préférable à la meilleure des mesures qui apparaîtrait à nos sujets renfermer une part de faiblesse, un abandon de pouvoir. Et cela est d’autant plus indispensable que le prestige du blanc a singulièrement fléchi depuis quelques an-nées au Tchad, dans le Bas Chari notamment notre domination n’est que nominale et si nous ne rétablissons bientôt une autori-té dont le souvenir se perd chez les Chefs et chez leurs adminis-trés, nous allons rapidement vers l’anarchie et des événements désagréables. Il faut certes s’intéresser aux indigènes, les aimer, mais s’ils sentent la faiblesse chez celui qui commande (et la bienveillance trop apparente sera toujours considérée par eux
– 230 – comme un manque d’énergie), le Chef cessera vite d’en être un à leurs yeux.