Voyage Au Congo

André Gide · Chapitre 42 sur 106

Pages du PDF

Voyage Au Congo

Fort-Sibut, 16 octobre.

Entre les M’Bré et Fort-Crampel, rencontre d’une bande de cynocéphales ; ils se laissent approcher de très près ; quelques-uns sont énormes.

 

Villages assez beaux, mais très pauvres. Dans l’un d’eux, une soixantaine de femmes pilonnent les rhizomes à caoutchouc en chantant ; travail interminable, très misérablement rémuné-ré.

 

À Fort-Crampel, une formidable et subite tornade, à la tombée de la nuit, couche bas quantité de céaras fragiles, dont on voit s’envoler au loin les ramures, tout autour du poste et particulièrement entre notre gîte et la demeure de M. Griveau, l’administrateur chez qui nous dînons. La tornade nous sur-prend au moment où nous traversons cet espace. Elle est si vio-lente qu’emportés à demi par le vent, aveuglés par les éclairs et par l’averse, nous nous trouvons séparés Marc et moi, comme dans un film de Griffith, et, tout submergés, ne parvenons à nous rejoindre qu’au poste.

 

Adoum et Outhman, qui ont retrouvé ici des amis d’Abécher, demandent, à notre retour, une permission de nuit et s’en vont festoyer dans le village arabe, sur l’autre rive de la Nana. Nous ne les entendons pas rentrer ; mais, au petit jour, ils sont à l’œuvre, cuisant le pain, repassant notre linge, etc.

 

Fort-Sibut, 16 octobre.

 

Violente tornade à mi-route. Les changements de paysage (je veux dire : de l’aspect du pays) sont très lents à se produire ; sinon à l’approche du moindre cours d’eau, marigots, dévale-

 

bien disparaître aussi quelques poulets, mais il suffit qu’il en reste assez pour satisfaire aux appétits du blanc qui passe…

 

– 65 – ments, où reparaissent soudain les très grands arbres à empat-tements, à racines aériennes, l’enchevêtrement des lianes, et tout le mystère humide du sous-bois. Durant de longs espaces, entre deux « galeries forestières », les bois peu élevés, les taillis, sont à ce point couverts de plantes grimpantes, qu’on ne dis-tingue plus qu’une sorte de capiton continu. Ces intumescences vertes ne s’interrompent que pour faire place à des cultures de maïs ou de riz, lesquelles dégagent le tronc des arbres demeurés abondants parmi la culture ; quantité de ces arbres sont morts, d’une mort qui ne semble pas toujours due à l’incendie. Même dans les marigots, de larges groupes d’arbres morts m’intriguent. Leur écorce, souvent, est complètement tombée, et l’arbre prend l’aspect d’un perchoir à vautours. Je doute si, dans quelques années, ce déboisement continu, systématique et volontaire, ou accidentel, n’amènera pas de profonds change-ments dans le régime des pluies.