Voyage Au Congo

André Gide · Chapitre 61 sur 106

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Voyage Au Congo

10 novembre.

 

Les panthères abondent dans la région et, nous dit-on, ne répugnent pas aux visites domiciliaires. Mais on étouffe dans la case et, plutôt que de manquer d’air en ramenant l’énorme opercule d’écorce, nous dressons nos chaises de bord en travers de la porte.

 

Dans l’absence de montre, ma vigilance fait du zèle et me lève beaucoup trop tôt ; mais ne lève que moi. La nuit est encore trop sombre, il faut attendre ; se recoucher.

 

Nous partons à l’aube encore ivres de sommeil, cette étape, qu’on nous disait très courte, nous a paru interminable entre toutes. Nous n’avons atteint le gîte de M’Bengué que vers quatre heures, après un court arrêt vers midi. La quinzaine de kilo-mètres que j’ai faite à pied, ce fut avec un effort extrême ; mais je prends de plus en plus en horreur le tipoye, où l’on est incon-fortablement secoué et où je ne puis perdre un instant le senti-ment de l’effort des porteurs. Chaque jour nous nous enfonçons un peu plus dans l’étrange. J’ai vécu tout aujourd’hui dans un état de torpeur et d’inconscience,

 

as though of hemlock I had drunk

 

perdant notion du temps, du lieu, de moi-même.

 

Le ciel s’est un peu éclairci vers le soir et, tandis que j’écris ceci, la nuit monte dans un ciel admirable. Enfin nous échap-pons à l’oppression de la forêt. Par moments, elle était très belle et les arbres gigantesques, aux troncs dont la base semble at-teinte d’éléphantiasis, se montraient de plus en plus nombreux. Mais, dans l’absence de rayons, elle semblait toute endormie, désespérément triste. Toutes les feuilles sont luisantes et fermes, analogues à celles du laurier, de l’yeuse ; pas d’équivalent de celles du coudrier, par exemple, dont la consis-

 

– 113 – tance molle et feutrée, comme spongieuse à la lumière, donne au rayon qui les traverse une coloration verdorée, et fait aux halliers normands leur mystère. L’humidité, jusqu’au milieu du jour, était telle que les branchages ruisselaient, rendant la glaise du sentier incertaine et la marche des plus pénibles. À trois re-prises, mes tipoyeurs se sont plaqués. Parfois la traversée d’une rivière où l’on eût voulu s’attarder. M’Bengué, de même que Gama, est établi sur un vaste champ libre, conquis sur la forêt qui l’enveloppe de toutes parts, une brusque savane de très hautes graminées, parmi lesquelles, si l’on avance, on disparaît. Je rate trois coups de fusil contre des oiseaux bizarres que j’aurais bien voulu voir de près.

 

Nos boys sont d’une obligeance, d’une prévenance, d’un zèle au-dessus de tout éloge ; quant à notre cuisinier, il nous fait la cuisine la meilleure que nous ayons goûtée dans le pays. Je continue de croire, et crois de plus en plus, que la plupart des défauts que l’on entend reprocher continuellement aux domes-tiques de ce pays, vient surtout de la manière dont on les traite, dont on leur parle. Nous n’avons qu’à nous féliciter des nôtres – à qui nous n’avons jamais parlé qu’avec douceur, à qui nous confions tout, devant qui nous laissons tout traîner et qui se sont montrés jusqu’à présent d’une honnêteté parfaite. Je vais plus loin : c’est devant tous nos porteurs, devant les habitants inconnus des villages, que nous laissonstraîner les menus ob-jets les plus tentants pour eux, et dont le vol serait le plus diffici-lement vérifiable – ce que, certes, nous n’aurions jamais osé faire en France – et rien encore n’a disparu. Il s’établit, entre nos gens et nous, une confiance et une cordialité réciproques, et tous, sans exception aucune, se montrent jusqu’à présent aussi

attentionnés pour nous, que nous affectons d’être envers eux 49 .

 

49 Ce jugement qui pourrait sembler peu mûri n’a fait que se con-firmer par la suite. Et j’avoue ne comprendre pas bien pourquoi les blancs, presque sans exception, tant fonctionnaires que commerçants, et tant hommes que femmes, croient devoir rudoyer leurs domestiques – en

 

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paroles tout au moins, et même alors qu’ils se montrent réellement bons envers eux. Je sais une dame, par ailleurs charmante et très douce, qui n’appelle jamais son boy que « tête de brute », sans pourtant jamais lever la main sur lui. Tel est l’usage et : « Vous y viendrez aussi, vous verrez. Attendez seulement un mois. » – Nous avons attendu dix mois, toujours avec les mêmes domestiques, et nous n’y sommes pas venus. Par une heureuse chance, avons-nous été particulièrement bien servis ? Il se peut… Mais je me persuade volontiers que chaque maître a les serviteurs qu’il mérite. Et tout ce que j’en dis n’est point particulier au Congo. Quel est le serviteur de nos pays qui tiendrait à cœur de rester honnête, lors-qu’il entendrait son maître lui dénier toute vertu ? Si j’avais été le boy de M. X… je l’aurais dévalisé le soir même, après l’avoir entendu affirmer que tous les nègres sont fourbes, menteurs et voleurs.

 

– « Votre boy ne comprend pas le français ? demandai-je un peu inquiet.

– Il le parle admirablement… Pourquoi ?

– Vous ne craignez pas que ce qu’il vous entend dire… ?

– Ça lui apprend que je ne suis pas sa dupe. »

À ce même dîner, j’entendais un autre convive affirmer que toutes les femmes (et il ne s’agissait plus des négresses) ne songent qu’à leur plaisir, aussi longtemps qu’elles peuvent mériter nos hommages, et qu’on n’a jamais vu de dévote sincère avant l’âge de quarante ans.

Ces Messieurs certainement connaissent les indigènes comme ils connaissent les femmes. Il est bien rare que l’expérience nous éclaire. Chacun se sert de tout pour s’encourager dans son sens, et précipite tout dans sa preuve. L’expérience, dit-on… Il n’est pas de préjugé si absurde qui n’y trouve confirmation.

Prodigieusement malléables, les nègres deviennent le plus souvent ce que l’on croit qu’ils sont – ou ce que l’on souhaite, ou que l’on craint qu’ils soient. Je ne jurerais pas que, de nos boys également, l’on n’eût pu faire aisément des coquins. Il suffit de savoir s’y prendre, et le colon est pour cela d’une rare ingéniosité. Tel apprend à son perroquet : « Sors d’ici, sale nègre ! » Tel autre se fâche parce que son boy apporte des bou-teilles de vermouth et d’amer lorsque, après le repas, il lui demande des liqueurs : – « Triple idiot, tu ne sais pas encore ce que c’est que des apéri-tifs !… » On l’engueule parce qu’il croit devoir échauder, avant de s’en servir, la théière de porcelaine dont il se sert pour la première fois ; ne lui a-t-on pas enseigné en effet que l’eau bouillante risque de faire éclater les verres ? Le pauvre boy, qui croyait bien faire, est de nouveau traité d’imbécile devant toute la tablée des blancs.

 

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