Voyage Au Congo

André Gide · Chapitre 86 sur 106

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Voyage Au Congo

19 décembre.

 

Nous partons comme toujours à l’aube. Hier soir, à travers les villages, un assez grand nombre de malades, affreusement maigres – maladie du sommeil ? Et seraient-ce alors des tsé-tsés, ces taons qui depuis deux jours couvrent nos tipoyes et n’attendent que notre inattention pour nous piquer ?

 

Le pays change d’aspect. Vastes prairies ; arbres plus clair-semés et plus grands. Un de nos porteurs nous signale un trou-peau d’antilopes. À deux cents mètres de la route l’œil distingue, parmi les herbes, des taches blondes, une vingtaine… Outhman et un de nos porteurs s’emparent de la carabine et du Moser. Du haut d’un talus, je contemple la chasse. Au premier coup de feu, le troupeau prend la fuite ; toutes les antilopes que l’on voyait, et quantité d’autres que cachaient les trop hautes herbes. J’admire leurs bonds prodigieux. Puis brusquement toutes s’arrêtent, comme obéissant à un mot d’ordre. Mais elles sont déjà trop loin. Le temps manque pour les poursuivre.

 

Il fait chaud, mais l’air est si sec que nous marchons sans transpirer.

 

Enfin nous voici devant l’Ouham. Le pays n’a que bien peu changé ; qu’y a-t-il, ou qu’ai-je, qui fasse qu’il me paraît très beau. Une pente insensible mène au fleuve que borde une grande prairie. L’autre rive est un peu plus haute, et sur la gauche, non loin, des collines qu’on est tenté, dans un pays si plat, d’appeler des montagnes. L’Ouham est large comme la Marne ; comme la Seine peut-être… Il en est de ces dimensions comme de la hauteur des arbres… L’échelle est changée. Je

 

– 164 – gagne le bord du fleuve avec la prétention de pêcher ; mais les herbes du bord sont trop hautes et ma canne à pêche est trop courte ; c’est tout juste si mon poisson de métal peut atteindre l’eau. De très beaux rochers, en aval, rompent le courant. Le soleil se couche au-dessus de la prairie marécageuse qu’on vient d’incendier ; on voit partout des traces de gibier. L’Ouham, en amont des rapides, étend une grande nappe paisible… Décidé-ment, il est aussi large que la Seine… au moins. Ses eaux sont limoneuses ; comme celles de toutes les rivières, depuis Bouar.