Voyage Au Congo
20 octobre.
À la tombée du jour, j’ai repris, seul, hier, cette route qui, sitôt au sortir de Bangui, gagne le haut de la colline en s’enfonçant dans la forêt. Je ne me lasse pas d’admirer l’essor vertigineux de ces fûts énormes et leur brusque épanouisse-ment. Les derniers rayons éclairaient encore leurs cimes. Un grand silence d’abord ; puis, tandis que l’ombre augmentait, la forêt s’est emplie de bruits étranges, inquiétants, cris et chants d’oiseaux, appels d’animaux inconnus, froissements de feuil-lage. Sans doute une troupe de singes agitait ainsi les ramures non loin de moi, mais je ne parvenais pas à les voir. J’avais at-teint le haut de la colline. L’air était tiède ; je ruisselais.
Aujourd’hui je suis retourné aux mêmes lieux, une heure plus tôt. J’ai pu m’approcher d’une troupe de singes et contem-pler longtemps leurs bonds prodigieux. Capturé quelques papil-lons admirables.
21 octobre.
En auto jusqu’à M’Baïki, admirable traversée de forêt. L’auto passe trop rapidement. Ce trajet, que nous serons heu-
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reux de refaire dans quelques jours, méritait d’être fait à pied 32. Dans la forêt avoisinant M’Baïki, les arbres sont d’une prodi-gieuse hauteur. Certains, les fromagers, ont un empattement
gigantesque 33. On dirait les plis d’une robe. On dirait que l’arbre est en marche.
Soulevant l’écorce à demi pourrie d’un fromager abattu, je découvre quantité de grosses larves de coléoptères. Séchées et fumées, elles servent, paraît-il, de nourriture aux indigènes.
À M’Baïki, visite à M. B…, représentant de la Compagnie Forestière. Nous trouvons, assis sous sa véranda, devant des apéritifs, deux Pères missionnaires.
Que ces agents des Grandes Compagnies savent donc se faire aimables ! L’administrateur qui ne se défend pas de leur excès de gentillesse, comment, ensuite, prendrait-il parti contre eux ? Comment, ensuite, ne point prêter la main, ou tout au
32 Hélas ! Ce seront les étendues les plus monotones et les moins belles, celles où l’on souhaiterait précisément l’auto, qu’il nous faudra plus tard parcourir le plus lentement.
33 Disons pour ceux qui l’ignorent qu’on appelle empattement un extraordinaire élargissement de la base du tronc, qui souvent commence à se dessiner à près de dix mètres du sol. L’empattement obvie à l’insuffisance des racines et donne quelque assiette à un fût qui s’élève parfois à plus de 50 mètres de haut. D’autres arbres, les parasoliers en particulier, remplacent l’empattement par des racines aériennes, en ma-nière d’arcs-boutants. En outre, l’épaisseur du taillis, le voisinage des autres arbres, les lianes-câbles qui les relient entre eux, les protègent contre les coups de vent des tornades. Ces forêts sont des associations.
Les parasoliers, m’avait appris Auguste Chevalier, dans l’excellente relation de son voyage en Afrique Centrale, ne poussent que dans la forêt dite « secondaire » c’est-à-dire celle qui s’élève à la place de la grande forêt primitive, une fois dévastée par quelque plus ou moins ancien in-cendie. C’est cette forêt primitive que je désirais voir, que nous pensions trouver plus loin, que j’ai partout vainement cherchée.
– 78 – moins fermer les yeux, devant les petites incorrections qu’ils commettent ? Puis devant les grosses exactions ?