Voyage Au Congo

André Gide · Chapitre 56 sur 106

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Voyage Au Congo

4 novembre.

Danses de femmes à l’entrée de chaque village. Extrême-ment pénible, le trémoussement éhonté des matrones sur le re-tour. Les plus vieilles sont toujours les plus frénétiques. Cer-taines se démènent comme des forcenées.

 

Un de nos porteurs est malade. Un comprimé Dower le soulage beaucoup ; mais il ne peut marcher ; on le porte dans un hamac ; Marc soigne le pied d’un autre. Nous n’avons pas du tout usé de nos tipoyes ; Outhman qui s’est coupé profondément le pied a occupé l’un d’eux assez longtemps. Rien à noter, sinon la descente vers la rivière, à la fin du jour (nous étions arrivés à Kongourou vers midi). Raté plusieurs coups de fusil, ce qui m’enlève beaucoup de mon assurance. D’avoir réussi mes pre-miers coups m’avait empli de superbe. Je ne visais déjà plus.

 

4 novembre.

 

Arrivés à Nola vers trois heures, ayant brûlé l’étape de Niémélé, et fait plus de 40 kilomètres dont une bonne trentaine à pied. La lune, au départ, était encore presque au zénith – « à midi » comme disait Adoum. – (Il n’était pas plus de 4 heures.) Rien de plus triste, de plus morne, que l’abstraite clarté grise qui la remplace. Matinée très brumeuse ; mais la steppe boisée, que l’on traverse durant des heures, doit une grâce passagère à l’abondance de grandes graminées très légères, que cette brume charge de rosée. Ces hautes herbes se penchent sur la route et mouillent le front, les bras nus du passant. Bientôt on est trem-pé comme par une averse. Abondance de traces sur la route sa-blonneuse (biches, sangliers, buffles), mais on ne voit aucun gibier. Le bruit, et sans doute le parfum, de notre escorte, fait tout fuir. Nous ratons quelques coups de fusil contre des oi-seaux trop distants. Au passage d’une rivière, un peuple de ci-gales fait un vacarme assourdissant. Le milicien s’empare de la grande sagaie du petit boy qui nous accompagne depuis deux jours (avec son maître, le messager du chef Yamorou) – et cloue contre un tronc d’arbre un de ces insectes énormes, aux ailes

 

– 100 – tigrées, à reflets d’émeraude (les ailes de dessous sont pour-prées). Hier au soir, nous étions arrivés à la nuit close dans le village où nous avons dû camper ; à trois kilomètres de Kongou-rou où se trouve le gîte d’étape, mais où venait de descendre un voyageur de commerce, raflant tout le manioc qu’on avait réser-vé pour nos porteurs. C’est ce que nous avions appris lorsque, ce même soir, désespérant d’attendre les rations promises, nous avions été retrouver le chef de Kongourou, nous collant ainsi 6 kilomètres supplémentaires. Ce chef était venu nous saluer ; vêtu à l’arabe ; extrêmement sympathique ; il nous explique qu’il n’a pu faire autrement que de servir d’abord les premiers arrivés, ce que nous admettons sans peine ; mais nos porteurs ont besoin de manger. À force de courir de case en case, armés de torches, nous parvenons, aidés du chef, à réunir une quantité de manioc suffisante, et nous rentrons exténués.

 

Quelques kilomètres avant d’arriver à Nola, le sentier, sor-tant de la forêt épaisse, débouche brusquement sur l’Ekéla (qui devient plus loin la Sangha). Nous quittons un instant nos ti-poyes et nous nous asseyons sur un tronc de rônier, à l’ombre d’une case, dans le petit village de pêcheurs construit sur le bord de la rivière, à regarder danser six pauvres femmes ; par poli-tesse, car elles sont vieilles et hideuses. Encore trois kilomètres de sentier dans la steppe et dans lescultures de bananiers et de quelques cacaoyers ; puis on arrive en face de l’étrange Nola, dont on aperçoit quelques toits, de l’autre côté du fleuve que nous traversons en pirogue. Nous touchons au but. Il était temps. Nous sommes recrus de fatigue, tous. Mais somme toute aucun accroc sérieux, durant ces cinq jours de marche. (Hier, par prudence, nous avions recruté cinq tipoyeurs de renfort, car les nôtres font pitié.)

 

Le capita prêté par le chef Yamorou (de Bambio) pour nous montrer la route, avait mission de lui ramener de Nola une de ses femmes qu’un milicien avait enlevée. Arrivés à Nola, nous

 

– 101 – apprenons que le milicien et la femme sont partis la veille pour Carnot.

 

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