Voyage Au Congo
20 septembre.
Vers deux heures, une tornade nous force d’accoster pen-dant une heure à l’avant d’une île. Aspect préhistorique du pay-sage. Trois noirs superbes ont gagné la rive à la nage. Ils circu-lent à travers l’enchevêtrement de la forêt inondée et cherchent à couper de grandes gaules pour le sondage.
Vers le soir, une pirogue très étroite vient à nous. C’est W., le propriétaire du prochain poste à bois, qui voudrait savoir si nous ne lui apportons pas de courrier. Il gagne Coquillatville pour se faire soigner, ayant reçu, dit-il, « cinq ou six coups de godiche bien tapés ». C’est ainsi qu’on appelle ici les accès de fièvre.
Arrêt à Boubangui pour la nuit. Le peuple qui s’empresse n’est ni beau, ni sympathique, ni étrange. L’on nous confirme ce que nous disait le fils Mélèze : les cases de ce village, à l’époque des crues, sont inondées durant un mois et demi. On a de l’eau jusqu’à mi-cuisses. Les lits sont alors juchés sur despilotis. On cuisine au sommet de petits monticules de terre. On ne circule plus qu’en pirogue. Comme les cases sont en torchis, l’eau désa-grège le bas des murs. Le capitaine nous affirme que certains villages restent inondés pendant trois mois.
20 septembre.
En excellente humeur de travail. Le monotone aspect du pays y invite. J’achève un petit livre de Cresson : Position ac-tuelle des problèmes philosophiques. Son exposé de la philoso-phie de Bergson me persuade que j’ai longtemps été bergsonien sans le savoir. Sans doute trouverait-on même dans mes Ca-hiers d’André Walter telles pages que l’on dirait inspirées direc-tement par l’Évolution Créatrice, si les dates permettaient de le croire. Je me méfie beaucoup d’un système qui vient à point pour répondre aux goûts d’une époque et doit une partie de son succès à ce qu’il offre de flatteur.
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