Voyage Au Congo

André Gide · Chapitre 54 sur 106

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Voyage Au Congo

2 novembre.

Dès que nous sommes arrêtés, un tas d’hommes s’empressent pour en appeler à nous, nous soumettre des diffé-rends, se faire soigner, etc. Tel, flanqué de son frère et de sa sœur, nous demande de faire payer un voisin qui a couché avec sa femme enceinte de trois mois, ce qui, dit-il, a fait avorter la femme. Il demande 50 francs d’indemnité pour la mort de l’enfant, etc.

 

2 novembre.

 

assez sec pour le payer 3 francs. On le paiera donc 2 francs dans la plu-part des cas, et l’espoir d’une ristourne en cas de vente lucrative sur les marchés d’Europe, est retiré au producteur » – m’écrit-on.

D’après M. X…, « la moyenne de la production dans les pays de la Lobaye et de la Sangha est d’environ 20 kilogrammes par mois et par récolteur, soit un salaire de 40 francs, sur lequel le factorien prélève le coût des articles plus ou moins utiles (sel, tabac, etc.) fournis par lui aux récolteurs dans le cours du mois, et dont le montant serait de 8 à 10 francs ». (J’ai pu me rendre compte par la suite que le commerçant trou-vait le moyen de gagner également sur la fourniture de ces articles dont parfois il majore extraordinairement la valeur. « En échange de caout-chouc évalué à un prix dérisoire, les indigènes reçoivent des marchan-dises évaluées à un prix exorbitant », écrivait en 1902 Félicien Challaye dans son remarquable ouvrage : Le Congo Français, p. 187, où il parle on ne peut mieux des grandes Compagnies concessionnaires.) « J’ai oublié de faire préciser si ces articles représentent la « ration » obligatoirement due sous forme d’aliments aux travailleurs engagés par contrat. » (La phrase de mon correspondant est peu claire, la Compagnie doit-elle la nourriture aux travailleurs qu’elle emploie ? En prélève-t-elle le coût sur leur salaire et trouve-t-elle là une occasion de plus de les exploiter ? Le travailleur doit-il payer lui-même sa nourriture ? Je ne sais. Il est facile de s’informer.) « J’ai déjà vu des abus de ce genre et je me souviens d’une distribution de « rations » à Bangassou, il y a dix ans, sous la forme de cadenas remis à des travailleurs habitant des cases de paille fermées par des claies. C’était à eux de monnayer les cadenas, et d’acheter ensuite leurs aliments. »

 

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Il est plus de midi quand nous arrivons à Katakouo ; partis de Dokundja-Bita à 5 heures, nous avons marché sans arrêt du-rant 7 heures, dont 1/2 heure en tipoye. Un seul très beau pas-sage de rivière, sur des tiges reliées par des lianes ; une petite liane couverte de fourmis sert de rampe. Partout ailleurs, mono-tonecontrée ; steppe de graminées hautes, semée de petits arbres semblables à des chênes-lièges, parfois en lisière de forêt, et sans doute longeant le cours caché d’une rivière.

 

Énormes champs de manioc non récolté formant taillis ; et plus loin des champs de ricin également non récolté, tous les hommes étant au caoutchouc, ou en prison, ou morts, ou en fuite. Après avoir quitté le dernier village de cette maudite sub-division de Boda, un énorme gaillard, qui nous accompagnait depuis l’entrée du précédent village, qui marchait près de moi, la main dans la main (je croyais avoir affaire à un chef), déclare soudain qu’il ne veut plus retourner en arrière, rentrer dans son village et continuer plus longtemps à faire du caoutchouc. Il prétend ne plus nous quitter. Mais son frère (du même père et de la même mère, dit-il avec insistance, car dans ce pays on ap-pelle bien souvent « frère » un simple ami) qui est capita, s’efforce de s’opposer à ce départ. Long palabre. « C’est sur lui que ça va retomber. C’est lui qu’on va f… en prison, etc. » Un matabiche le calme et le décide à s’en retourner seul.

 

Katakouo (Katapo sur certaines cartes). On reconnaît qu’on n’est plus dans la subdivision de Boda, à ceci qu’on revoit des hommes. Le chef du village s’empresse de nous présenter son livret, sur lequel nous lisons : « Chef incapable ; sans aucune énergie ; ne peut être remplacé ; pas d’indigène supérieur dans le village. »

 

Katakouo est un énorme village de près d’un kilomètre de long. Une seule rue, si l’on peut appeler ainsi cette interminable place oblongue aux côtés de laquelle toutes les cases sont ali-gnées.

 

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