Voyage Au Congo

André Gide · Chapitre 63 sur 106

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Voyage Au Congo

12 novembre.

Il fait une chaleur étouffante.

 

Arrivée du manioc pour nos porteurs. Vingt-quatre petits paniers, portés par vingt-quatre petites filles. Sur chaque pain de manioc, une poignée de chenilles frites ; quelques cannes à sucre. « Il y en a pour 5 francs », dit le caporal ; j’en donne le double – car j’ai compris depuis hier, que l’on fait payer au blanc un prix établi fort au-dessous de la valeur réelle. C’est ain-si que le poulet, pour lequel le blanc donne 1 franc, est payé 3 francs par l’indigène. Un de nos porteurs, hier, nous demandait d’acheter à sa place un poulet, que lui paierait trois fois plus

cher 50.

 

On nous apporte des crevettes de rivière ; très grosses, semblables à du « bouquet », n’étaient les pattes de devant, ex-trêmement longues et terminées par de très petites pinces. Cuites, leur chair reste molle et gluante.

 

12 novembre.

 

Cette nuit, médiocre tam-tam, commandé par nous ; que je quitte vite, mais qui retient Marc jusqu’à une heure tardive. Nuit très médiocre ; bêlements incessants des chèvres autour de notre case. Lever à cinq heures et demie ; aube pure, ciel lavé où baigne, presque au zénith, un quartier de lune. Quantité d’énormes palmiers rôniers (tronc renflé, feuilles en éventail ; grappes d’énormes pommes orangées) donnent à la steppe un aspect noble et étrange. Pas un souffle n’agite les hautes herbes ; la route que nous devons suivre est une allée de sable blanc. Dé-part un peu difficile car nous avons, hier soir, renvoyé quatre hommes prêtés par M’Bengué, sur l’assurance qui nous fut don-née par les chefs, que Sapoua les pourrait remplacer. Les quatre

 

50 V. appendice au chapitre VII.

 

– 117 – hommes attendus ne sont pas présents à l’appel. Il faut partir. Nous laissons le garde derrière nous. Ce n’est qu’à la première étape (je veux dire au premier village traversé, à dix kilomètres de Sapoua), que nous constatons que les quatre nouveaux por-teurs sont des femmes, tous les hommes valides, nous dit le garde, s’étant esquivés dans la brousse au dernier moment, pour échapper à la réquisition. Ce qui ajoute à notre indignation, c’est que les charges laissées aux femmes par nos autres por-teurs, sont de beaucoup les plus lourdes. Souvent, les types les plus costauds s’emparent ainsi des charges légères et partent vite de l’avant, pour éviter le contrôle. Nous donnons à chaque femme un billet de cent sous, espérant par notre générosité pro-voquer le regret des hommes ; – espoir bien vain, car, sitôt de retour dans leur village, les femmes remettront aux hommes ces billets.

 

La marche de ce matin eut une allure triomphale ; dès le premier village, réception enthousiaste ; chants, cris admira-blement rythmés ; peuple d’aspect propre et vigoureux ; nous mettons pied à terre ; les porteurs de mon tipoye ont pris de l’avance. Ce n’est plus de la marche, c’est une sorte de course, escortée de tam-tams, d’une troupe d’enfants rieurs ; plusieurs se proposent comme boys. À partir de ce village, et jusqu’à Pa-kori, où nous arrivons vers onze heures pour camper, une es-corte se forme ; les chants (chœurs alternés) des tipoyeurs, des gens des villages, ne cessent plus. On traverse, avant Pakori, quatre ou cinq villages, de plus en plus étranges, aux habitants toujours plus exaltés. De tout cela, je crains de ne garder qu’un souvenir confus ; c’est trop étrange. Nous sommes enfin sortis du cauchemar de la forêt. La savane prend l’aspect d’un bois clairsemé ; arbres pas très grands, semblables à des chênes-lièges et que souvent une belle plante grimpante, on dirait un pampre, recouvre. Beaucoup de pintades, nous a-t-on dit ; mais les hurlements de tout ce peuple en délire font tout fuir. Les ha-bitants de ce pays, je l’ai dit, ont l’aspect heureux et robuste ; les

 

– 118 –

hommes portent presque tous un étrange tatouage 51 qui, parti du sommet du front, trace jusqu’au bas du nez une ligne mé-diane, d’un relief très accentué.

 

Notre escorte (quarante porteurs, plus huit femmes de por-teurs, dont trois avec leur nourrisson suspendu au flanc) s’est démesurément grossie. On ne s’y reconnaît plus. C’est le « nous partîmes cinq cents… » Même les chefs veulent nous suivre ; jusqu’au village suivant, tout au moins. On s’arrête pour serrer des mains, en signe d’adieux. Mais quelques kilomètres plus loin l’on retrouve encore ceux dont on avait cru prendre congé.

 

À Pakori, le plus beau des villages vus jusqu’à présent, où l’on s’arrête, la quantité d’enfants est inimaginable. Je tâche de les dénombrer ; à cent quatre-vingt je m’arrête, pris de vertige ; ils sont trop. Et tout ce peuple vous enveloppe, s’empresse pour la joie de serrer la main qu’on leur tend ; tous avec des cris et des rires, une sorte de lyrisme dans les démonstrations d’amour. C’est presque du cannibalisme.

 

Pakori ; au soir. Ce grand village est merveilleux. Il a du style, de l’allure ; et le peuple y paraît heureux. L’énorme rue-place (qu’on se figure une Piazza Navone prolongée) est une arène de sable fin. Les cases ne sont plus ces huttes sordides, insalubres et uniformément laides des environs de M’Baîki ; mais vastes, de bel aspect, différenciées ; certaines sont plus grandes, dont celle que nous occupons, où l’on accède par six marches, bâties sur des sortes de monticules, de formation que je ne m’explique guère, semblables à ceux qu’on croit être d’anciennes termitières, qui mamelonnent la plaine entre Mo-baye et Bambari. Nous avons longuement parlé avec le sergent-

 

51 Qu’ils obtiennent par des incisions, puis en introduisant dans la cicatrice je ne sais quelles poudres qui provoquent un soulèvement de la peau.

 

– 119 – infirmier de Fort-Archambault, en congé de six mois (resté de-puis 1906 sans permission, dont dix ans avec le docteur Ouzio).

Nous apprenons qu’ici, que dans tout le pays avoisinant 52 (et je pense, dans toute la subdivision de Carnot), on laisse l’indigène vaquer à ses cultures après qu’il s’est acquitté de l’impôt, c’est-à-dire après qu’il a récolté dans la forêt la quantité de caoutchouc suffisante à en assurer le paiement – ce qui lui prend un mois environ. Il ne cultive ici que manioc, sésame, patates et un peu de ricin.

 

Il est vrai, nous dit l’infirmier, que le blanc paie beaucoup moins cher que l’indigène les cabris et les poulets – qu’il ne les paierait du moins, car celui-ci n’en achète jamais, ou du moins ne les consomme jamais, presque jamais. (De même qu’il ne mange jamais les œufs. Tout au plus donne-t-il aux enfants les œufs gâtés – et pour les autres, ceux qui sont soustraits à la couvée, il les réserve pour le blanc qui passe.) Cabris et poulets sont objets d’échange. La monnaie, encore récemment, encore aujourd’hui, c’est le fer de sagaie, qu’il forge lui-même, estimé cinq francs la pièce. Le cabri vaut de quatre à huit fers de sagaie. On achète une femme indifféremment avec des sagaies ou des cabris (de dix à cinquante fers de sagaie, soit de cinquante à deux cent cinquante francs). Le blanc n’est pas censé acheter le cabri que lui présente le chef. Celui-ci le donne ; puis le blanc, qui en principe ne doit rien, donne un matabiche notoirement inéquivalent, mais que le chef doit toujours accepter avec re-connaissance. Pourtant un certain tarif s’établit : 1 franc par poulet ; 4 à 5 francs par cabri. Il est établi que l’indigène ne sait la vraie valeur de rien. Il n’y a, dans tout le pays, aucun marché, aucune offre, aucune demande. D’un bout à l’autre du village, il n’est pas un indigène qui possède quoi que ce soit d’autre que ses femmes, son troupeau, et peut-être quelques bracelets ou fers de sagaies. Aucun objet, aucun vêtement, aucune étoffe,

 

52 Pays non concédé aux Grandes Compagnies ; d’où cette aisance.

 

– 120 – aucun meuble – et, quand bien même il aurait de l’argent, rien à acheter ne se présente pour éveiller aucun désir.