Voyage Au Congo

André Gide · Chapitre 16 sur 106

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Voyage Au Congo

8 septembre.

Admirable coucher de soleil, que double impeccablement l’eau lisse. D’épaisses nuées obscurcissent déjà l’horizon ; mais un coin de ciel s’ouvre, ineffablement, pour laisser voir une étoile inconnue.

 

8 septembre.

 

Il est réjouissant de penser que c’est précisément à ses qua-lités les plus profanes et qui lui paraissaient les plus vaines, que l’orateur sacré doit sa survie dans la mémoire des hommes.

 

Je m’attendais à une végétation plus oppressante. Épaisse, il est vrai, mais pas très haute et n’encombrant ni l’eau ni le ciel. Les îles, ce matin, se disposent sur le grand miroir du Congo d’une manière si harmonieuse qu’il semble que l’on circule dans un parc d’eau.

 

Parfois quelque arbre étrange domine le taillis épais de la rive et fait solo dans la confuse symphonie végétale. Pas une fleur ; aucune note de couleur autre que la verte, un vert égal, très sombre et qui donne à ce paysage une tranquillité solen-nelle, semblable à celle des oasis monochromes, une noblesse

où n’atteint pas la diversité nuancée de nos paysages du Nord 9.

 

Hier soir, arrêt à N’Kounda, sur la rive française. Étrange et beau village, que l’imagination embellit encore ; car la nuit est des plus obscures. L’allée de sable où l’on s’aventure luit faible-ment. Les cases sont très distantes les unes des autres ; voici pourtant une sorte de rue, ou de place très allongée ; plus loin,

 

9 Dans sa très remarquable relation de voyage, Auguste Chevalier, qui remontait le Congo en août (1902), peint au contraire cette partie de la forêt comme très fleurie. Même dans la région équatoriale, la saison des fleurs ne dure qu’un temps assez court.

 

– 28 – un défoncement de terrain, marais ou rivière, qu’abritent quelques arbres énormes d’essence inconnue ; et, tout à coup, non loin du bord de cette eau cachée, un petit enclos où l’on dis-tingue trois croix de bois. Nous grattons une allumette pour lire leur inscription. Ce sont les tombes de trois officiers français. Auprès de l’enclos une énorme euphorbe candélabre se donne des airs de cyprès.

 

Terrible engueulade du colon « Léonard », sorte de colosse court, aux cheveux noirs plaqués à la Balzac, qui retombent par mèches sur son visage plat. Il est affreusement ivre et, monté sur le pont du Brabant, fait d’abord un raffut de tous les diables au sujet d’un boy qu’un des passagers vient d’engager et dont il prétend se ressaisir. On tremble pour le boy, s’il y parvient. Puis c’est à je ne sais quel Portugais qu’il en a et vers lequel il jette ses imprécations ordurières. Nous le suivons dans la nuit, sur la rive, jusqu’en face d’un petit bateau que, si nous comprenons bien, ledit Portugais vient de lui acheter, mais qu’il n’a pas en-core payé.

 

« Il me doit quatre-vingt-six mille francs, ce fumier, cette ordure, ce Ppportugais. C’est même pas un vrai Portugais. Les vrais Portugais, ils restent chez eux. Il y a trois espèces de Por-tugais, les vrais Portugais ; et puis les Portugais de la merde ; et puis la merde de Portugais. Lui, c’est de la merde de Portugais. Fumier ! Ordure ! Tu me dois quatre-vingt-six mille francs… » Et il recommence, répétant et criant à tue-tête les mêmes phrases, exactement les mêmes, dans le même ordre, inlassa-blement. Une négresse se suspend à son bras ; c’est sa « ména-gère », sans doute. Il la repousse brutalement, et l’on croit qu’il va cogner. On le sent d’une force herculéenne…

 

Une heure plus tard, le voici qui rapplique sur le pont du Brabant. Il veut trinquer avec le commandant ; mais, comme celui-ci, très ferme, lui refuse le champagne qu’il demande,

 

– 29 – s’abritant derrière un règlement qui interdit de servir des con-sommations passé neuf heures, l’autre s’emporte et l’enguirlande. Il descend enfin, mais, de la rive, invective en-core, tandis que, reculé dans la nuit à l’autre bout du pont, le pauvre commandant à qui je vais tenir compagnie, tout trem-blant et les larmes aux yeux, boit la honte sans souffler mot. C’est un Russe, de la suite du Tsar, condamné à mort par le tri-bunal révolutionnaire, qui a pris du service en Belgique, laissant à Leningrad sa femme et ses deux filles.