Voyage Au Congo

André Gide · Chapitre 14 sur 106

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Voyage Au Congo

5 et 6 septembre.

 

Je relis l’oraison funèbre d’Henriette de France. À part l’admirable portrait de Cromwell et certaine phrase du début sur les limites que Dieu impose au développement du schisme, je n’y trouve pas beaucoup d’excellent, du moins à mon goût. Je relève pourtant cette phrase : « … parmi les plus mortelles dou-leurs, on est encore capable de joie » ; et : « … entreprise… dont le succès paraît infaillible, tant le concert en est juste ». Abus de citations flasques.

 

L’oraison d’Henriette d’Angleterre, que je relis sitôt en-suite, me paraît beaucoup plus belle, et plus constamment. Ici je retrouve mon admiration la plus vive. Mais quel spécieux rai-sonnement ! Imagine-t-on quelqu’un qui dirait à un voyageur : « Ne regardez donc pas le fuyant paysage, contemplez plutôt la paroi du wagon, qui elle, du moins, ne change pas. » Eh par-bleu ! lui répondrais-je, j’aurai tout le temps de contempler l’immuable, puisque vous m’affirmez que mon âme est immor-telle ; permettez-moi d’aimer bien vite ce qui disparaîtra dans un instant.

 

Après une seconde journée un peu monotone, nous avons passé la nuit devant la mission américaine de Tchoumbiri, où nous avions amarré dès six heures. (La nuit précédente le Bra-bant ne s’était pas arrêté.) Le soleil se couchait tandis que nous traversions le village ; palmiers, bananiers abondants, les plus beaux que j’aie vus jusqu’ici, ananas, et ces grands arums à rhi-zomes comestibles (taros). L’aspect de la prospérité. Les mis-sionnaires sont absents. Tout un peuple était sur la rive, atten-dant le débarquement du bateau ; car avant d’accoster nous avions longé quantité d’assez importants villages.

 

Nous sommes redescendus à terre après le dîner, à la nuit close, escortés par un troupeau d’enfants provocants et gouail-

 

– 26 – leurs. Sur les terres basses, au bord du fleuve, d’innombrables lucioles paillettent l’herbe, mais s’éteignent dès qu’on veut les saisir. Je remonte à bord et m’attarde sur le premier pont, par-mi les noirs de l’équipage, assis sur une table auprès du petit vendeur de colliers qui somnole, la main dans ma main et la tête sur mon épaule.