Calandre (French Edition)
Chapitre 59 : échec au chat
J’ai du mal à me détacher du regard intense que j’échange avec Edem. J’aimerais rester scotché à ses yeux pour l’éternité, mais si ça continue, je vais lui sauter dessus. Je détourne alors doucement le visage, m’ébrouant intérieurement pour reprendre mes esprits. Je vois Edem rougir, je ne lui laisse pas le temps de se poser des questions, apercevant un plateau déposé sans doute par Anaelle sur mon bureau.
—Oh, regarde, ma sœur a laissé de quoi grignoter pour nous ! je bredouille, toujours troublé.
Je vais récupérer le plateau, sur lequel se trouvent deux verres remplis de jus de pomme et deux bols, l’un contenant des chips, l’autre des cacahuètes soufflées.
—Tu aimes ça ? je lui demande.
Edem a l’air d’hésiter. Je m’assieds sur le gros tapis qui borde mon lit, pose le plateau, tapote la place à côté de moi.
—Viens, je lui propose.
Mon ami me rejoint vivement. Il est cramoisi, et je le trouve beaucoup trop adorable et mignon.
Et trop désirable pour mon propre bien.
L’idée que nous sommes tous les deux tout seuls dans ma chambre affole complètement mon cœur et mon esprit en surchauffe. C’est pour ça que j’ai choisi de me poser par terre, d’ailleurs : habituellement, quand j’invite des potes, nous nous avachissons sur mon lit, mais si je fais ça avec Edem…
Bref.
Nous restons un moment silencieux. La tension, entre nous, est presque palpable. Je n’ose pas trop me tourner vers Edem, et ça semble réciproque. Nos regards ne cessent de s’accrocher et de se fuir.
Pour reprendre contenance, je me sers une poignée de chips, pointe le bol du menton.
—Prends-en, hein ! Ou alors tu n’aimes pas ça ?
—Je ne sais pas, m’avoue mon ami en se servant à son tour. Je n’ai jamais goûté.
Mon cerveau buggue sur l’information.
—Attends… T’as jamais mangé de chips de ta vie ? je m’étonne.
Quel ado peut vivre pendant dix-huit ans en étant privé de ce genre de junk food ? Je ne savais même pas que c’était humainement possible.
Bon, d’accord, nous ne sommes pas humains, mais c’est pareil.
Vous m’avez compris.
—Non, souffle Edem.
Je ne peux m’empêcher de l’observer du coin de l’œil alors qu’il picore quelques chips. Il a toujours cette retenue peuplée de délicatesse, qui me séduit absolument.
—Alors ? je lui demande. C’est bon ?
—C’est salé, pouffe mon ami.
—Ah oui, ça… je plaisante.
Il se ressert, ce qui me fait très plaisir.
Encore une fois, le silence se pose entre nous, un peu moins dense, pourtant, cette fois-ci.
Un peu moins gêné.
—Qu’est-ce qu’on fait, alors ? je finis par l’interroger. Tu as envie qu’on travaille ? Ou qu’on dessine ? Ou qu’on papote ? Ou, je ne sais pas, moi, on peut faire un jeu vidéo, aller se promener… tout ce que tu veux.
—Pour la promenade, il pleut, c’est peut-être mieux si on reste tranquilles à l’intérieur ? réplique doucement mon ami. Et puis… je suis bien, ici.
Son aveu ramène le rose à mes joues.
—Je suis content que tu aimes mon petit nid, j’admets.
Il m’offre un sourire un peu timide.
—Dis, Mani… commence Edem, l’air soudain un peu mal à l’aise.
Je lui lance un regard interrogateur.
—Est-ce que tu pourrais… Est-ce que tu voudrais bien me montrer tes carnets à dessins ? fait mon ami en s’empourprant sauvagement. Je ne sais pas si c’est correct de te demander ça. J’aimerais beaucoup voir d’autres de tes dessins, mais c’est peut-être très impoli…
—Oh ! je m’exclame, heureux de ses paroles. Mais avec plaisir, Edem, ça me touche beaucoup !
Je saute rapidement sur mes pieds pour aller attraper tous mes carnets, chemises et porte-folios qui s’accumulent sur mon bureau et dans mes tiroirs. En me voyant ramener une pile énorme, Edem ouvre de grands yeux surpris.
—Tout… tout ça ?
—Eh oui, que veux-tu, je suis prolifique, je ris. Bon, tout ne vaut pas le coup d’œil. Je te conseille surtout les porte-folios, c’est là que je stocke mes dessins préférés.
Mon ami hoche la tête avec sérieux et attrape un premier livre, dans lequel j’ai fait imprimer mes meilleures illustrations réalisées à la tablette graphique.
—Ça, c’est tout fait à l’ordi, je lui explique.
—Ah… ah bon ? balbutie Edem. Tu as une tablette ?
—Oui, je réponds en pointant mon bureau du doigt.
Y trônent un ordinateur portable et une grande tablette graphique qui y est reliée.
—Je n’ai jamais essayé, murmure mon ami.
—Tu voudras essayer ? je réplique.
Edem a l’air d’hésiter, puis il opine en rougissant à nouveau un peu. Il a l’air très intéressé. J’ai envie de lui proposer de tester maintenant, mais il s’est replongé dans l’observation de mes dessins, et j’adore le regard brillant qu’il porte sur mes œuvres. Il tourne quelques pages avant de me fixer à nouveau, ses prunelles étincelantes de plaisir.
—Tu dessines vraiment très bien, Mani, souffle-t-il.
Nos regards s’accrochent, ne parviennent soudain plus à se lâcher. Son souffle se précipite, le mien se coupe.
Je suis sous le charme.
Mes yeux descendent naturellement vers ses lèvres, qui se sont entrouvertes et semblent presque trembler de désir.
Je ne peux pas résister à ce tableau-là.
Je n’y arrive plus.
Je me tends vers lui, plaquant délicatement ma bouche contre la sienne.
Je ferme les paupières, savourant la douceur de sa peau contre la mienne.
La fermeté de ce premier baiser qui fait monter à mes yeux des larmes de joie, que je retiens tant bien que mal.
Je l’aime… Je l’aime tellement.
Brusquement, Edem, qui ne m’avait pas repoussé ni n’avait réagi, recule vivement, laissant tomber le livre qu’il tenait dans un bruit sec. Je rouvre les paupières, alarmé, pour sombrer dans ses pupilles dilatées.
Il a l’air affolé.
Il s’éloigne de moi sans se lever, haletant violemment, comme s’il avait très peur, d’un coup.
—Edem, je… je bredouille, inquiet de le voir si perdu, si anxieux.
—Je… Pardon, je… bafouille mon ami, dont la respiration accélère encore.
Il a l’air totalement flippé, là. Il regarde autour de lui, recule encore, se cogne contre mon lit. Il remonte rapidement ses jambes, les enserre de ses bras, plonge son visage entre ses genoux, pantelant et tremblant de tous ses membres.
Qu’est-ce qui se passe ?
Je sais que je n’aurais pas dû l’embrasser, je sais qu’il n’aime pas être brusqué, que le contact l’effraie, mais à ce point ?
Est-ce que j’ai si mal agi que ça ?
Une chape de plomb tombe dans mon estomac.
Je m’étais promis d’aller à son rythme, de ne pas le forcer, et je lui ai volé un baiser.
—Excuse-moi, Edem, je… Je ne voulais pas, je… je bégaye, incapable de dire quelque chose de cohérent.
Je suis complètement démuni face à sa réaction, autant que face à ma connerie.
La consensualité, Mani, espèce d’idiot !
C’était si compliqué que ça à comprendre ???
Je reprends empire sur moi-même en voyant des plumes peupler soudainement son cou, sous son t-shirt. Il est en train de perdre le contrôle. Je ne sais pas ce qui lui est arrivé dans le passé, mais clairement, il est complètement bouleversé et ne parvient pas à gérer ses émotions. J’hésite à le toucher, j’ai peur de le terrifier encore plus. Mais il est en train de partir, là, il pantèle violemment, il tremble de tous ses membres, il est en pleine crise d’angoisse.
—Je… je vais poser ma main sur ta tête, Edem, je le préviens, prenant la voix la plus douce que je peux.
J’agis très lentement, n’étant pas du tout sûr qu’il vive bien ce contact, mais j’ai l’impression qu’il a besoin d’un ancrage, là. Finalement, mes doigts se posent très légèrement sur ses cheveux, le faisant tressaillir violemment. J’hésite à ôter ma paume mais son souffle se fait un peu moins rapide, me confortant dans l’idée que ce contact lui fait du bien malgré tout.
—Edem… je chuchote. Excuse-moi. Je ne voulais pas t’effaroucher. Je suis vraiment désolé. Je n’ai pas su me contrôler, tu sais que je t’aime vraiment beaucoup, beaucoup, hein… Mais ça ne justifie pas mon comportement. Pardon, vraiment.
J’ai l’impression qu’il m’écoute, et je crois que sa respiration s’apaise un peu, mais c’est difficile à dire. Je contrôle mes doigts, qui ont envie de caresser ses boucles. Il a les cheveux tellement soyeux.
J’ai envie de le toucher.
Il ne faut pas.
Pas plus que je ne le fais.
—Je suis là, Edem, je soupire. Je suis vraiment désolé, tu sais. Je m’étais promis de respecter tes limites, et j’ai dépassé les bornes. Je te jure que ça ne se reproduira pas. Je… Je ne voulais vraiment pas te faire de mal. Je… Qu’est-ce que je peux faire pour t’aider, Edem ? Je… J’ai peur pour toi. Je ne comprends pas. Ce n’est pas un reproche, c’est moi qui suis en tort mais… Je ne supporte pas de te voir dans cet état.
Je me sens penaud et un peu affolé, je ne sais pas quoi faire pour l’aider, pour le « récupérer ».
Il a l’air d’avoir sombré dans une bulle de souffrance, de terreur, de désarroi complets.
Comment puis-je l’en tirer ?
Je prends le temps d’inspirer le plus tranquillement possible, cherchant en moi des solutions. À mon grand désespoir, je n’en vois qu’une.
Je ne suis pas capable de le soutenir correctement, surtout que c’est à cause de moi qu’il est dans cet état.
Je dois passer le relais à un adulte.
—Est-ce que… tu voudrais que j’appelle Adonn ? je bredouille, plus piteux que jamais. Pour qu’il vienne te chercher ?
Un instant, Edem reste prostré sans bouger, continuant de panteler, même si son souffle s’est un peu calmé. Puis soudain, il hoche la tête, sans quitter sa posture recroquevillée. Mon cœur se serre dans ma poitrine, à m'en faire mal.
Je suis triste et blessé.
Mais tout ce qui est en train de se produire est ma faute, et uniquement ma faute.
Je savais qu’Edem était fragile.
Même si j’ignore ce qu’il s’est produit dans son passé, j’avais conscience de son immense timidité, de la manière dont le contact le rend nerveux.
Et surtout, il a beau fixer lui aussi mes lèvres avec envie, jamais il ne m’a donné son accord pour que je l’embrasse.
Jamais je n’aurais dû agir de la sorte.
Je me sens nul.
Honteux.
Coupable.
Et profondément désemparé.
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