Calandre (French Edition)
Deuxième partie : un salon en construction
Deuxième partie : un salon en
construction
26 juillet 2026
Monté sur un escabeau, Edem peignait patiemment chaque ombre, chaque trait d’une des nombreuses grandes plumes qui ornaient la devanture de la boutique. Maniel, à ses côtés, s’occupait des dessins qui s’évadaient le long de la grande vitrine. Autour d’eux, leurs amis esquissaient ou repassaient les traits des innombrables motifs qui peupleraient bientôt ce mur et l’égayeraient. Même s’ils avaient surtout choisi une dominante de noir et de gris, pour leur design, n’empêche que le rendu risquait d’attirer l’œil de tous les passants, d’ici quelques jours.
Alors qu’il se concentrait sur sa tâche, Edem ne pouvait empêcher, par moment, un sourire de naître sur ses lèvres, pas plus qu’il ne parvenait à se retenir d’observer parfois du coin de l’œil son compagnon, dont les sourcils légèrement froncés prouvaient à quel point il était focalisé sur ce qu’il accomplissait.
Edem avait rêvé de ce jour.
Mais il n’aurait pas pensé qu’il arriverait aussi vite.
Cela faisait un moment, désormais, que Maniel et lui étaient devenus deux véritables tatoueurs pros. Ce n’était pas là leur seule activité, d’ailleurs : Mani, à ses heures perdues, bossait sur une bande dessinée, quant à Edem, il avait enfin accepté d’ouvrir des commissions pour ses œuvres, à force de recevoir des demandes répétées de ses nombreux fans. Il avait longtemps tergiversé, mais tous ses proches l’y avaient poussé, et il ne le regrettait pas.
Même si parfois, certaines deadlines l’angoissaient horriblement.
Ces derniers temps, en plus, il avait du retard dans ses commandes, alors Maniel, sachant qu’ils seraient très occupés avec la rénovation de leur futur salon de tatouage, lui avait conseillé de fermer ses commissions l’espace de quelques mois.
—Tu reprendras quand tu auras plus de temps, avait-il affirmé.
C’était très sage, et c’était ce qu’Edem avait fait. Il était moins stressé depuis. Il avait toujours du retard sur celles qu’il avait acceptées auparavant, mais aucun de ses clients n’avait râlé. Au contraire, même, apprenant qu’il allait ouvrir son propre salon de tattoo, on lui avait promis qu’aucune commande n’était pressée, et que ce n’était pas grave s’il y mettait le temps.
Parfois, il s’étonnait de la gentillesse et de la bienveillance des gens, lui qui s’était toujours confronté, plus jeune, à leur méchanceté.
C’était ainsi que le jeune calandre pouvait se consacrer en majeure partie aux nombreux travaux qu'il avait à accomplir avec Maniel pour transformer ce lieu vétuste en le salon de leurs rêves. C'était un boulot immense, mais les deux amoureux l'accomplissaient avec un enthousiasme inaltérable, d'autant qu'ils avaient tout le soutien de leurs nombreux amis qui, étant tous en vacances, s'étaient tous proposés pour les aider.
Dans l'immédiat, ils avaient décidé de former deux groupes : les dessinateurs s’occupaient de donner un énorme coup de neuf à la devanture, de manière à avancer, mais aussi à attirer le chaland, afin qu’on sache qu’en septembre, ouvrirait ici un salon de tatouage. Les autres servaient de main d’œuvre pour les travaux intérieurs : il avait fallu arracher le plancher pour le changer, repeindre les plafonds, refaire l’électricité, passer trois couches de blanc sur les murs, qui accueilleraient à terme les peintures qu’Edem et Maniel avaient prévu d’y réaliser. Il fallait aussi rajouter des parois, redonner un coup de neuf à la salle de bain et aux toilettes, plus que vétustes. Il y avait toujours des bonnes âmes pour venir bricoler et les aider à avancer dans cet immense chantier qu’était leur vie actuelle.
C’était euphorisant.
Surtout que, peu à peu, les choses prenaient forme.
Le nouveau plancher, solide et rustique, était magnifique. Il était clair, il plaisait énormément à Edem. Ce dernier avait hâte de passer aux peintures intérieures. Maniel et lui bossaient sur leurs designs le soir, en rentrant chez eux. Ils ne s’arrêtaient jamais. Il leur tardait tellement que cela prenne forme !
Et à la rentrée scolaire… Ils seraient enfin maîtres de leur propre salon de tatouage.
Ils avaient déjà une liste d’attente de clients faramineuse. Edem ne s’y était pas attendu, pour dire la vérité. Il savait que son travail était très suivi et apprécié, ainsi que celui de Maniel mais, ce qui avait fait augmenter drastiquement ses fans, ça avait été le tatouage qu’il avait réalisé quelques mois plus tôt dans le dos de Maniel.
Le dessin d’un calandre aux ailes en partie déployées.
Une vieille esquisse d’Edem, que son petit-ami adorait, et qu’il avait entièrement refaite pour la lui tatouer.
Quand les deux amoureux avaient présenté leur projet, tout le monde s’en était enthousiasmé, et les demandes de tatouages avaient commencé à affluer. Edem les avait repoussées, affirmant qu’il pouvait tatouer chez Fred, mais qu’il n’avait pas d’autre lieu, pour le moment.
Enfin, enfin il allait pouvoir réaliser ce rêve fou qu’il avait toujours partagé avec Maniel…
Rien de tout cela n’aurait pu arriver sans l’intervention de Collin et Isaac, ceci dit. Edem et Mani avaient toujours eu cette envie d’avoir un salon rien qu’à eux, mais ils n’en avaient pas les moyens. Ils tâchaient d’économiser peu à peu, et comme ils travaillaient tous les deux, ils se disaient que, d’ici quelques années, ils pourraient peut-être obtenir un prêt pour acheter quelque chose, ou au moins louer un local, pour commencer. Ils avaient déjà pas mal de matériel, acheté petit à petit, financé en partie par la famille Coroné-Munin lorsque Maric avait demandé à Edem de le tatouer lui-même. Ses parents étaient tout à fait d’accord avec son projet, plus que cela, même : ils avaient admis qu’à leur avis, Edem était le mieux placé pour réaliser ce qu’ils vivaient en quelque sorte comme un rite de passage.
Et c’était vrai que ce moment avait été unique.
Cela avait été une séance de tatouage, certes, mais aussi une forme de cérémonie qui s’était achevée par un grand repas festif et beaucoup de joie.
Pour l’occasion, donc, les Coroné-Munin avaient tenu à « dédommager » Edem, en quelque sorte. Pour le remercier d’accepter de jouer ce rôle dans la vie de leur fils. Et puis ils souhaitaient que le jeune calandre ait accès au meilleur matériel possible pour confectionner son œuvre, alors ils l’avaient aidé à acquérir une machine à tatouer de qualité professionnelle.
Cela avait été une grande chance, qui avait permis à Edem de s’éclater dans ce qu’il faisait, mais aussi de prévoir d’autres tatouages à venir, à commencer par celui que portait désormais Maniel dans le dos.
Et celui que le beau chat lui avait fait en retour, un dessin de son petit-ami l’enlaçant, réalisé en « style fusain ».
Edem était fier de ces deux œuvres, celle qu’il avait conçue, et celle qu’il arborait avec joie.
Pour en revenir au salon de tatouage, donc, Collin avait annoncé, quelques mois plus tôt, qu’il avait enfin décidé de déménager à Lunel. Il avait démissionné, souhaitant prendre du temps pour lui avant de travailler à nouveau (mais il était à peine parti de sa boîte qu’il avait déjà reçu plusieurs demandes d’autres entreprises intéressées par ses talents !), avait revendu son appartement. Avec l’argent qu’il avait touché de cette vente ainsi que de celle, déjà ancienne, de sa maison en Ariège, il avait décidé d’investir sur Lunel.
Isaac ayant également choisi d’emménager dans cette ville, les deux hommes avaient mis leur argent en commun pour acheter un immeuble entier. Ils y avaient chacun un appartement, dans lequel ils n'habitaient pas encore : là aussi, il y avait beaucoup de travaux à accomplir avant de pouvoir prendre possession des lieux.
Isaac, pour sa part, avait trouvé sans mal un poste de barman au bar des foudres, établissement tenu par des surnaturels, pour des surnaturels. Edem y était allé une fois ou deux, il avait été impressionné par l’endroit, il le trouvait fabuleux, mais il n’était pas capable de supporter bien longtemps autant de bruit et d’agitation, aussi l’évitait-il. Il n’en avait pas moins été présent pour le pot de bienvenue de la chimère, lorsque ce dernier avait pris ses fonctions.
En achetant cet immeuble, le but des deux hommes avait été clair : ils voulaient non seulement avoir chacun son logement, mais aussi accueillir le salon de tatouage de Maniel et d’Edem.
Plus que cela, même, ils avaient prévu de rénover le troisième appartement qui se trouvait dans le bâtiment pour les deux amoureux, mais ceux-ci avaient décliné cette offre-là : Edem ne se sentait pas d’habiter en centre-ville. Il préférait abuser encore, pour le moment, de l’hospitalité des Coroné-Munin, jusqu’au jour où il serait prêt à faire un nouveau pas en avant et à trouver avec son compagnon un lieu qui leur plairait à tous les deux, où ils pourraient construire un nouveau foyer, ensemble.
Pour l’instant, Edem ne s’en sentait pas encore capable. Il avait besoin de prendre son temps. Et il se respectait assez, désormais, pour accepter de faire les choses en douceur, à son rythme.
Un jour, il déménagerait.
Un jour, il aurait son chez-lui, à la campagne, près d’un morceau de forêt.
Aujourd’hui, il avait un salon de tatouage à rénover, et c’était déjà bien assez pour lui.
Il revit en pensée la grande plaque qu’il avait peinte, à la maison, avec Maniel. Cette plaque qui ornerait la devanture, juste au-dessus de la vitrine, et sur laquelle était déjà écrit en lettres stylisées à la celtique « Griffes et Plumes Tattoo ».
C’était un nom un peu bizarre, pour un salon de tatouage, mais Edem l’adorait.
Bon, il fallait le dire, c’était Maniel qui l’avait trouvé, or le jeune calandre aimait profondément les idées loufoques de son petit-ami.
À ses yeux, le nom était parfait, en vérité.
Il les représentait, tous les deux.
Eux, et leur projet fou.
Eux et leur relation si fusionnelle, si tendre, si complice.
Eux et leur rêve qui, enfin, était en train de se réaliser…
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