Calandre (French Edition)
Chapitre 68 : partenaires
Les deux jeunes hommes avaient ensuite passé beaucoup de temps à discuter, puis avaient décidé de dessiner ensemble. Mani en avait profité pour faire un croquis d’Edem « tel qu’il le percevait », ce qui avait énormément touché l’intéressé.
Clairement, l’esquisse était magnifique.
Se voir à travers les yeux de Maniel avait fait un bien fou à Edem.
Même ses plumes lui avaient semblé belles.
Il lui était profondément reconnaissant de chercher à lui prouver à quel point il n’était pas « monstrueux » sans jamais rien faire pour l’obliger à le croire, ni le contredire constamment.
Après tout, un ressenti restait un ressenti.
Edem n’y était pour rien s’il se percevait de cette manière-là.
En tous les cas, dessiner ensemble avait beaucoup calmé le calandre. Quand Maric lui avait envoyé un SMS pour lui demander si tout allait bien et savoir s’ils voulaient, tous les deux, déjeuner avec la famille, Edem en avait parlé avec Mani, qui avait accepté avec joie de les rejoindre.
—J’ai envie d’en savoir plus sur ton quotidien, avait-il avoué. Manger avec vous tous, ça sera un vrai plaisir !
Le repas avait été agréable, puis les deux adolescents avaient proposé à Maric de les rejoindre pour dessiner et discuter tous ensemble. Celui-ci en avait été ravi. Ils avaient donc fini l’après-midi tous les trois, dans la joie et la bonne humeur.
Si Maric et Maniel étaient très extravertis, ils n’en faisaient pas moins toujours très attention à ce qu’Edem ne soit pas mis de côté parce que lui, pour sa part, était timide et terriblement introverti. Ce dernier leur en était reconnaissant.
Qu’il était bon d’avoir des amis qui se préoccupaient de lui à ce point.
Face à Maric, Maniel et Edem gardaient leurs distances et ne se comportaient pas tellement comme un couple. Mais à vrai dire, quand ils n’étaient que tous les deux, ce n’était guère différent, même si parfois, Mani demandait la permission à son petit-ami de le toucher, ou que ce dernier osait un petit geste vers lui. La tension entre eux deux était forte, et en vérité, la présence de Maric avait apaisé un peu l’intensité qui régnait entre eux. Pour le coup, quand le garçon les avait quittés en leur disant qu’il leur laissait un petit espace seul à seul avant le souper, Edem s’était senti beaucoup plus serein.
Certes, se retrouver à nouveau seul avec Mani avait déclenché en lui une vague de rougissement incontrôlée.
N’empêche qu’il avait de lui-même quémandé un câlin, ce qui lui avait été accordé avec une joie plus que visible.
Ils avaient passé un long moment dans les bras l’un de l’autre, enlacés intimement, sans vraiment discuter ni qu’aucun ne cherche à aller plus loin. Voir que Maniel respectait vraiment son besoin de temps avait aidé Edem à envisager de dormir avec lui ce soir-là.
Cela restait compliqué, dans sa tête, car il ne cessait de repenser à Jules, qui avait été son colocataire et bourreau si longtemps. Il ne repoussait pas totalement ses craintes, mais se sermonnait malgré tout, tentant de convaincre son cerveau que Mani n’était pas Jules, loin de là.
Ce soir-là, Maniel avait été très bien accueilli par les Coroné-Munin, qui l’avaient accepté à leur table avec plaisir, encore une fois. Adonn semblait bien connaître le jeune homme, ce qui intriguait Edem. C’était sans doute parce qu’il était ami avec plusieurs des membres de sa famille. Il fréquentait pas mal les Magyar, et de ce qu’en savait le jeune calandre, la communauté des surnaturels de Lunel était finalement très soudée.
Après le repas, les deux adolescents n’avaient pu s’empêcher de s’esquiver rapidement. Edem avait prévenu ses hôtes que Maniel dormirait dans le loft, et ce dernier avait envoyé un message à sa famille pour les tenir au courant, de son côté. Tous les deux étaient retournés s’enfermer dans leur petit nid, tout seuls, cette fois.
L’idée de dormir avec Mani agitait grandement Edem. Il ne savait pas quoi lui proposer comme arrangement. Il aurait été plus facile pour lui que le beau chat squatte le sofa, mais le calandre avait très envie d’être près de lui.
D’un autre côté, partager son lit avec son petit-ami l’effrayait.
Il tentait de canaliser ses pensées chaotiques, mais c’était difficile.
Soudain, il avait très envie de parler à Collin.
D’entendre sa voix.
Que celui-ci lui dise, simplement, que tout irait bien.
Il tourna un moment en rond, n’osant pas l’avouer à Maniel. Il craignait que ce dernier le prenne mal.
—Qu’est-ce qui t’arrive ? lui demanda finalement le beau chat. Tu as l’air vraiment pas bien. Tu préfèrerais que je parte ? Dis-le si tu ne te sens pas capable de m’accueillir, je demanderai à quelqu’un de venir me chercher.
Il avait l’air aussi penaud que sincère, ce qui rasséréna Edem.
—Non, j’aimerais que tu restes, admit celui-ci. C’est vrai que je suis troublé, et anxieux. En fait, la vérité, c’est que…
Il baissa les yeux, ne sachant pas s’il devait s’expliquer ou non.
—Dis-moi ce qui se passe, souffla Maniel. Qu’on puisse gérer ensemble. Enfin, si tu veux…
Le calandre acquiesça gravement.
—J’ai envie d’appeler Collin. Je ne lui ai pas parlé depuis une éternité. Plus d’un mois, en fait. On échange quelques messages, mais il me manque.
Le visage de Mani se figea soudain d’inquiétude.
—Tu… bredouilla-t-il avant de se couper, ne sachant visiblement pas quoi dire.
—Je n’ose pas l’appeler, depuis notre séparation, admit Edem, choisissant de se livrer davantage. J’avais trop peur qu’en l’entendant, j’aie envie de tout lâcher et de retourner auprès de lui.
—Ah, lâcha Maniel, l’air peiné.
—Mais ce n’est plus le cas, affirma vivement son petit-ami. Je n’ai pas envie de te quitter, Mani, tu sais.
—Mais tu as aimé Collin, non ? souffla l’interpellé.
Edem acquiesça. Il ne voulait pas mentir, pas à Maniel.
—Oui. Mais pas de la même manière que… toi.
Il hésita, puis se lança.
—Je ne sais pas si je peux dire que j’étais amoureux de Collin. Je l’aime, énormément. Mais j’ai conscience que notre histoire n’était pas faite pour durer. Avant de te rencontrer, je ne le réalisais pas tellement. J’étais encore… comment dire ? Imbibé de lui. Il me manquait affreusement. Mais en te rencontrant, je me suis rendu compte que lui et moi, on avait vécu des choses intenses, ensemble, on a fusionné, en quelque sorte, il fait partie de moi. Je lui ai confié ma vie passée, Maniel. Mais j’ai tourné la page. J’ai fait ta connaissance, je suis tombé amoureux de toi. Tu sais… En vrai, je me sens prêt à lui parler parce que je t’ai, et que j’ai confiance en ton amour.
Maniel hocha la tête, puis tendit gentiment les bras à son compagnon.
—Je peux te serrer contre moi ? lui demanda-t-il.
Cette fois-ci, Edem n’hésita pas. Il se glissa contre son petit-ami, se blottit contre lui dans un soupir de bonheur.
—Tu sais, trésor, je ne te laisserai pas t’enfuir avec Collin, lui susurra Maniel, tout près de l’oreille.
Son souffle fit frissonner Edem, autant que ses mots.
Un sourire se dessina sur ses lèvres, et soudain, il se mit à rire.
Son compagnon le relâcha un peu, le fixa d’un air surpris.
—Je… je t’adore, pouffa le calandre en rougissant. Je me disais que…
Il secoua la tête, offrit un sourire un peu intimidé à son vis-à-vis.
—C’est la première fois que je n’éprouve pas du tout d’angoisse à l’idée qu’on cherche à m’enfermer, expliqua-t-il.
—Oh, je… bredouilla Mani en rosissant. Pardon, je ne voulais pas que tu te sentes enfermé !
—Non, rit Edem. Ne t’en fais pas. C’est positif. Tu as envie d’être avec moi, et ta présence me fait du bien. J’ai juste toujours eu peur, avant ce jour, de toute forme de… d’attache. Le corbeau en moi voulait être libre. Et avec toi… En fait, je me sens libre. Et en même temps, je suis là, prisonnier de tes bras, et je n’ai envie d’aller nulle part.
Les prunelles de Maniel se mirent à étinceler comme des diamants. Celui-ci le fixait avec force, avec un amour infini.
—Si tu savais ce que j’ai envie de t’embrasser, mon p’tit cœur… lui glissa-t-il.
Edem frissonna.
—Pardon, expira son petit-ami. Je n’aurais pas dû dire ça, excuse-moi.
Hésitant et maladroit, le jeune calandre se tendit vers lui et déposa un baiser rapide, timide, léger sur sa tempe.
Un baiser qui les fit rougir tous les deux.
Un baiser qui secoua Edem du fond de l’âme.
Mais celui-ci décida d’affronter ses émotions.
Ses peurs.
Ses traumatismes.
Il se passerait encore longtemps, sans doute, avant qu’il accepte d’embrasser Maniel, de vraiment l’embrasser.
Pourtant, il avait la sensation qu’il venait d’accomplir un pas en avant.
Un petit pas en avant.
Un immense saut dans le vide.
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