Calandre (French Edition)
Épilogue : tranches de vie
OceanofPDF.com
Première partie : un tatoueur en
devenir
28 janvier 2025
Edem essuya une nouvelle fois la peau couverte d’encre et de sang, jetant un œil attentif au tatouage presque terminé. Il était extrêmement satisfait du résultat. Les trois fleurs de jasmin qui se côtoyaient sur un lit de feuilles oblongues, sur l’intérieur du poignet de sa cliente, étaient très réussies. Les ombres étaient parfaites… ou presque.
—Je repasse un petit coup pour peaufiner des détails, prévint-il.
La jeune femme qui lui tendait patiemment son bras depuis une heure acquiesça et s’abandonna aux aiguilles qui perforaient à nouveau sa peau, l’encrant en profondeur. Edem retravailla quelques ombres, quelques traits avant d’essuyer une nouvelle fois la peau.
—Bon… souffla-t-il. Je crois qu’on peut s’arrêter là.
Il reposa son matériel, passa un coup de désinfectant, ôtant les dernières traces d’encre, souleva doucement le poignet de sa cliente, observant encore, de près, son œuvre, avant de hocher la tête.
—Ça vous convient ? demanda-t-il à la jeune femme.
Celle-ci lui sourit d’un air amusé, et Edem savait pourquoi. Fred lui avait dit mille fois de tutoyer les clients, mais il n’y arrivait pas. Il n’était pas détendu comme lui, il était introverti et timide, c’était dans sa nature. Il n’avait rien à voir avec le tatoueur professionnel, ni avec Maniel, qui était dans ce milieu comme un poisson dans l’eau.
Les deux hommes travaillaient ici depuis quelques mois, et Fred leur avait passé la main, peu à peu, sur tous les petits tatouages faciles. Ils ne faisaient pas les grosses pièces, mais petit à petit, leur patron les avait laissés exprimer leur créativité. Quand Edem avait demandé s’il pouvait dessiner les fleurs à sa façon et les ombres à sa manière, Fred avait accepté sans hésitation, au grand plaisir du jeune calandre.
Plus d’un an et demi avait passé depuis l’arrivée d’Edem à Lunel. Il avait tellement évolué qu’il en avait parfois le tournis. Oh, il restait lui-même. Il changeait sur certains points, mais il restait identique à sa nature.
Par exemple, le contact avec les clients n’était pas évident, pour lui. Il lui était compliqué de quitter sa réserve presque maladive comme le faisaient sans mal Fred et Maniel. Mais son patron ne lui en tenait pas rigueur. S’il le sermonnait parfois, lui répétant sans cesse, par exemple, de tutoyer les clients, à moins que ceux-ci ne le souhaitent pas, c’était toujours avec bienveillance. Il acceptait la façon d’être d’Edem.
Et puis il connaissait tout du projet des deux jeunes hommes : ouvrir un jour un salon de tatouage ensemble. Sachant que Mani serait aux côtés d’Edem, Fred affirmait qu’il avait confiance en leur duo, et qu’ils sauraient s’en sortir le jour où ils prendraient cette décision.
En attendant, ils bossaient tous les deux chez lui et ne cessaient de progresser.
Edem avait eu son bac haut la main, en septembre 2023. Il avait eu la
mention « félicitations du jury » 6, ce qui lui avait valu la stupéfaction admirative de son petit-ami, qui ne savait même pas que cette mention-là existait, en vérité.
Contrairement au système de l’éducation nationale, personne ne l’avait ensuite poussé à postuler pour de grandes écoles, ni à poursuivre ses études, même avec de tels résultats. On l’avait au contraire accueilli dans son besoin de temps, on avait validé ses projets, on l’avait soutenu, épaulé, motivé.
Edem était fasciné par cette communauté à laquelle il appartenait désormais, et qui faisait preuve de tant de prévenance, de tant de bienveillance. Plus il la côtoyait, moins il voulait la quitter. Aussi avait-il accepté la proposition de Mani de trouver des formations de tatouage et de tenter de demander à Fred de les former, puis de les embaucher.
Leur but, à tous les deux, était vraiment d’ouvrir leur propre salon, un salon majoritairement consacré aux surnaturels et à leurs demandes très spéciales, mais pour le moment, aucun des deux n’en avait les épaules.
C’était très bien comme cela.
Sous l’affectueuse tutelle de Fred, ils apprenaient tant de choses.
Mais pour dire la vérité, Edem rêvait au jour où il pourrait proposer à ses propres clients d’encrer dans leurs chairs un de ses dessins. Il ne cessait d’affiner son style, ce style qui lui appartenait et qui avait de plus en plus de succès sur les réseaux sociaux. Il ignorait comment son compte avait été découvert par tant d’inconnus, mais peu à peu, son nombre de followers, puis de fans, n’avait cessé d’augmenter. Il postait plus régulièrement, poussé par ses amis à étoffer ses publications, à présenter au monde ces œuvres uniques qu’il réalisait avec tant de passion.
Il en avait ouvert un autre pour ses tatouages, qu’il avait relié au premier afin que ses abonnés puissent faire le rapprochement, et il était déjà très suivi. Maniel avait fait de même, et tous les deux avaient un succès fou. Les jeunes, surnaturels ou non, rêvaient de se faire tatouer par leurs soins, un jour.
C’était enthousiasmant.
—Je peux prendre une photo ? demanda Edem. C’est pour mes réseaux.
—Oh, oui, bien sûr ! répondit sa cliente en lui souriant et en lui tendant à nouveau son bras.
Edem sortit son téléphone et prit quelques clichés du tattoo avant de relâcher la jeune femme.
—Voilà, merci beaucoup !
Sa vis-à-vis admira le motif avec un sourire plus que satisfait.
—Je suis franchement fan ! lança-t-elle. Merci, Edem… Le jour où tu ouvres ton salon avec Mani, je serai votre première cliente !
Le jeune calandre émit un rire un peu embarrassé et rosit légèrement.
—Oh… Merci… bredouilla-t-il.
La jeune femme sortit les sous de son sac avant de prendre congé en le remerciant encore et encore, l’air absolument aux anges. Enfin seul, Edem entreprit de ranger le matériel quand des coups furent frappés à la porte de la pièce.
—Oui ? fit-il.
Le visage de Maniel apparut dans l’ouverture, souriant.
—Coucou, trésor ! s’exclama-t-il. Tu as fini ?
—Oui, juste le temps de ranger et j’arrive… répondit Edem.
—Je viens te donner un coup de main, alors.
Le jeune calandre ne protesta pas. Ils s’entraidaient quand l’un avait terminé avant l’autre, puisqu’ils rentraient ensemble.
Une fois le studio nettoyé de fond en comble, les deux jeunes hommes fermèrent la porte et, après avoir laissé un petit mot à Fred pour lui souhaiter une bonne soirée, ils s’évadèrent pour gagner la moto que Maniel avait eue pour son anniversaire, quelques mois plus tôt. Collé contre son dos, Edem se serra contre son compagnon alors qu’ils roulaient en direction de leur chez eux.
En arrivant chez les Coroné-Munin, Maniel gara sa moto, puis les deux jeunes hommes se dirigèrent d’abord vers leur loft pour y déposer leurs affaires et récupérer le cadeau de Maric, puisque c’était son anniversaire, aujourd’hui.
Il avait seize ans.
C’était un sacré évènement, puisqu’il était entré dans sa première année de lycée et qu’en prime, il aurait enfin le droit de se faire tatouer le symbole de son clan. Maniel, quand il l’avait su, avait confié à Edem que pour sa part, il avait été tatoué très jeune. Cela semblait une nécessité, dans sa famille, il ignorait pourquoi, au fond. Il avait posé la question une fois, Amael avait affirmé que leur tatouage, selon lui, les protégeait et renforçait leurs liens. Il ignorait lui-même si c’était vraiment le cas, mais à l’époque où il avait choisi de faire tatouer ses frères mineurs, il voulait mettre toutes les chances de leur côté, puisqu’ils étaient poursuivis par des ennemis qui refusaient de les lâcher.
Le tatouage de Mani, contrairement à ceux des clans de calandres, était très simple. Il s’agissait d’un triangle évidé, tracé sur sa nuque, et dont l’un des côtés pointait vers le haut. Le beau chat avouait sans peine que même s’il adorait ce dessin, puisqu’il symbolisait son lien avec les siens, il était un peu jaloux des beaux tatouages que l’on pouvait voir dans la communauté. Un jour, il avait proposé à Edem de lui faire un énorme tatouage dans le dos, quand il s’y sentirait prêt : il voulait l’une des créations de son compagnon gravée dans ses chairs. Edem en avait été un peu bouleversé. Il ne se sentait pas encore capable de se lancer, mais il avait hâte que ce jour arrive…
Les deux jeunes gens n’eurent pas le temps de quitter leur loft qu’on frappait à la porte intérieure. Maniel alla spontanément ouvrir, et fit entrer Maric qui, mains dans les poches, s’avança, l’air un peu nerveux.
—Bon anniversaire, Maric ! lança Edem en lui souriant. Désolé, on n’a pas pu se croiser plus tôt…
—Merci, répondit doucement l’adolescent.
Edem s’avança et, maladroitement, enlaça son ami. Il avait toujours du mal avec le contact, mais il progressait, à ce niveau, aussi bien dans sa capacité à aller vers les autres que dans le respect de ses propres besoins et limites. Aujourd’hui étant un jour particulier, il avait très envie de serrer Maric contre lui, de lui prouver à quel point il tenait à lui.
Maric était devenu son meilleur ami.
Il était comme un frère, à ses yeux, mais pas seulement.
Il lui confiait tout.
Ses joies.
Ses peines.
Ses difficultés.
Ses petites réussites.
Et c’était réciproque. Ils s’entendaient à merveille, et Edem trouvait la présence de Maric totalement apaisante. Il était heureux de continuer à partager son quotidien, de n’avoir pas déménagé, de pouvoir le voir chaque jour et vivre à ses côtés.
—Dis, Edem… on peut parler cinq minutes ? demanda l’adolescent après avoir répondu avec émotion à l’étreinte de son ami.
Le jeune calandre lui lança un regard intrigué.
—Oui, bien sûr… affirma-t-il en glissant à son tour ses mains dans ses poches.
Maniel se rapprocha d’eux, enlaça tendrement son compagnon par-derrière. Il ne lui demandait plus systématiquement son accord, mais il restait toujours vigilant à respecter ses limites, qui fluctuaient selon les jours. Parfois, Edem n’allait juste pas bien. Cela lui arrivait encore. Ce qu’il avait vécu avait laissé des traces dans sa psyché, et son hypersensibilité lui rendait par moment la vie difficile. Dans ces instants-là, il avait besoin de beaucoup d’affection, mais il supportait difficilement qu’on le touche sans sa permission. Maniel était toujours respectueux de sa bulle, et il savait détecter ses humeurs, ses baisses de moral, les ébauches de ses crises d’angoisse.
Il l’épaulait et le guidait chaque jour vers la lumière.
Edem se laissa un peu aller dans les bras de son petit-ami, ne pouvant s’empêcher de sourire de plaisir et de joie.
Ils en avaient fait, du chemin, tous les deux.
Cela faisait longtemps qu’Edem s’était totalement abandonné à cet amour fou qu’il partageait avec le beau chat. Leur parcours avait été long et chaotique mais, pas à pas, main dans la main, ils avaient avancé.
Le plus dur, pour Edem, avait été de passer le cap des baisers. Cela avait pris du temps, cela avait été douloureux. Mais une fois ce nœud dénoué, les choses s’étaient faites presque spontanément, peu à peu.
Un jour, Edem s’était laissé aller à son désir, et tous les deux s’étaient embrassés, caressés, emportés par une douce folie des sens.
Après ce jour, Edem avait lâché prise.
Et il s’était peu à peu retrouvé englouti dans un désir qu’il n’avait plus de raisons de contenir.
Il avait cessé d’avoir peur.
Leur relation avait cessé d’être chaotique.
Ils avaient pu s’épanouir en douceur, toujours à leur rythme, mais sans plus de retenue.
Sans plus d’anxiété.
C’était magique, et parfait. Edem vivait un bonheur auquel il avait encore, parfois, du mal à croire. Malgré ses hauts et ses bas, il se sentait épanoui, et profondément serein.
—Je t’écoute, reprit-il en regardant Maric, qui voyant les deux jeunes gens se câliner, ne parlait plus, se contentant de les contempler de son regard attendri.
Il adorait leur couple.
Il trouvait qu’ils se complétaient à merveille, tous les deux.
—Comme tu le sais, aujourd’hui j’ai seize ans, démarra l’adolescent. Et dans ma famille, c’est le moment où je peux enfin me faire tatouer. Je t’ai parlé de mon projet, comme tu le sais, je voudrais grouper les deux tattoos de mes parents et les transformer en un seul. Eux se sont fait faire les deux pour former un seul et même clan, puisque de base ils proviennent de deux clans différents. Moi, j'aimerais les fusionner, comme je te l'ai expliqué.
—Oui, je sais, souffla Edem.
Maric offrit un sourire rempli d’espoir à son vis-à-vis.
—J’aimerais que ça soit toi qui me tatoues, Edem, lança-t-il.
Le jeune calandre papillonna des paupières, stupéfait. Il avait l’impression que la foudre venait de lui tomber dessus. Peut-être que c’était logique, au fond, mais Edem n’était pas assez sûr de lui pour y avoir, même, songé.
—Tu veux… Moi ? bredouilla-t-il. Mais je… Je ne sais pas si… Tu devrais aller voir un vrai pro, Maric, je ne suis pas… Je…
Il n’arrivait pas à s’exprimer, tellement il était bouleversé, tellement il ne s’y était pas attendu. Mani le serra plus fort contre lui. Maric, quant à lui, se mit à rire doucement.
—Tu seras parfait, Edem, affirma-t-il. Et même s’il y avait de petits loupés, ce que je ne pense pas, j’ai vu tes tattoos, et je sais que tu es hyper consciencieux et perfectionniste… Bref, je veux que ce soit toi, personne d’autre. S’il te plaît ?
Il prit un air un peu implorant et fit une moue adorable, qui décrispa son ami. Celui-ci prit le temps d’inspirer profondément, puis tourna son visage vers Maniel.
—Tu en penses quoi ? Tu crois que j’en serais capable ? Leur tatouage est assez complexe et…
Le beau chat se tendit vers lui, lui déroba un petit baiser léger.
—Maric l’a dit, et je le soutiens, souffla-t-il. Tu seras parfait, mon p’tit cœur.
Le palpitant d’Edem se serra d’émotion, avant de se dilater de joie.
Il n’avait jamais envisagé qu’on lui demande de réaliser ce tattoo-là, mais il avait rêvé de tatouer, un jour, la communauté des surnaturels de Lunel. Il avait même espéré être celui qui apposerait cette marque sur la nuque d’Ema, le jour où elle serait en âge… dans très longtemps.
—Oh, je… balbutia-t-il en papillonnant des paupières, retenant en vain ses larmes. J’adorerais, Maric…
—Ohhh mais pleure pas, fit l’intéressé dans un rire troublé. Tu vas me faire chialer aussi, sinon…
Les deux jeunes hommes échangèrent un regard complice, et se sourirent affectueusement. Déjà, Edem s’imaginait travaillant sur le tatouage de Maric. Puis installant un salon éphémère dans son loft. Il visualisait toute la famille Coroné-Munin réunie pour assister à l’évènement. Il se voyait relever délicatement les cheveux de Maric, dégageant sa nuque.
Puis le tatouer.
Il avait hâte de réaliser ce nouveau projet, le premier qui lui tienne vraiment à cœur.
C’était, à ses yeux, comme créer un lien de plus avec cette famille qui l’avait si bien accueilli, qui l’avait intégré, choyé, chéri.
Cette famille qu’il avait fait sienne, et qu’il adorait.
Il avait hâte de se plonger dans ce projet.
Hâte de tatouer Maric.
6 C’est très rare. Cette mention est décernée aux élèves ayant plus de 18 de moyenne au bac.
OceanofPDF.com