Calandre (French Edition)
Chapitre 98 : une fugue à déclarer
Edem fut tiré de son lourd sommeil par un mouvement tout contre lui. Il s’agrippa sauvagement au débardeur de Maniel dans un grognement groggy qui fit pouffer ce dernier. Une main se posa délicatement dans ses cheveux, en dénouant gentiment les boucles folles. Le jeune calandre resta un moment sans bouger, savourant les caresses de son petit-ami, autant que la douce chaleur de son corps contre le sien, avant de relever enfin la tête.
—Tu émerges, fit le beau chat, rieur. Adonn vient de nous apporter un plateau-repas…
—Il est quelle heure ? bâilla Edem en se redressant sur son séant.
Mani le contempla un instant sans bouger, un sourire attendri aux lèvres.
—Quatorze heures, je crois, un truc comme ça. Adonn est déjà passé tout à l’heure pour nous prévenir qu’il y avait à manger, mais comme tu dormais je lui ai dit qu’on viendrait plus tard. En désespoir de cause il nous a apporté le déjeuner.
—Ah… J’ai dormi longtemps, soupira Edem.
—Trois heures. Tu en avais bien besoin…
Le jeune calandre hocha la tête.
—Hmmm, conclut-il.
C’était certain, il avait eu plus que besoin de reprendre des forces, après tant d’émotions. Sans compter que plonger dans ses souvenirs lui avait demandé une énergie incroyable, qui l'avait lessivé.
—Comment tu te sens ? demanda Maniel sans le quitter des yeux.
—Hmmm… Bien, affirma Edem. Fatigué. J’ai faim.
À nouveau, son petit-ami pouffa gentiment.
—Bon, ben allons manger, alors ! lança-t-il joyeusement.
Edem hésita. Il avait envie de quémander un baiser à son amoureux, mais il n’osait pas. Il était trop timide pour cela. Il se mordit les lèvres, rougit un peu. Le regard du beau chat se fit intrigué, avant de s’éclairer d’une soudaine lueur de compréhension. Il s’avança vers lui, posant ses mains sur le lit, rapprochant son visage du sien.
—Tu veux un bisou ? lui susurra-t-il, espiègle et charmeur.
Edem s’empourpra sauvagement. Les lèvres de Maniel s’approchèrent encore de sa peau.
—Je peux ? souffla ce dernier.
Le jeune calandre acquiesça, la gorge nouée d’émotions contraires. La bouche chaude se posa sur sa joue, y imprimant une douce pression.
—Je t’aime, chuchota celui-ci.
Edem sentit ses joues le chauffer davantage encore. Il se tendit vers Maniel, le forçant à écraser à nouveau ses lèvres contre sa peau. Ce dernier se prêta au jeu avec un plaisir visible.
Ils restèrent un moment enlacés avant de se décider à bouger quand l’estomac du beau chat gargouilla intensément. Ils gagnèrent le salon, où en effet, un plateau de crudités avait été déposé sur la table basse. Les deux jeunes hommes mangèrent avec appétit, dans le silence. Maniel semblait respecter le quasi-recueillement de son petit-ami et malgré ses habituels bavardages, pour une fois, il se taisait.
—J’ai pris une décision, lança finalement Edem d’une voix timide, alors qu’il mangeait une délicieuse salade de fruits.
—Je t’écoute, trésor, répondit doucement Maniel en le fixant de ses prunelles débordantes d’amour.
Edem lui offrit un sourire confus.
—Je vais aller déclarer ma fugue à la police, expliqua-t-il simplement. C’est ce qu’il faut que je fasse.
Son compagnon avança sa main, hésita à le toucher. Edem tourna sa paume vers le ciel, geste qu’il accomplissait à chaque fois qu’il voulait lui signifier, sans mots, qu’il était d’accord pour qu’il serre ses doigts dans les siens. Maniel franchit les derniers millimètres qui les séparaient, étreignit sa paume avec force, sans le quitter des yeux.
—Ça va aller ? lui demanda-t-il simplement.
Edem fit une moue de dépit.
—Je suis terrifié, admit-il. Mais je ne pourrai pas avancer sans ça, et j’ai plus peur encore de ne rien dire et que les forces de l’ordre me retrouvent, maintenant que je suis inscrit à la session du bac de septembre…
Son petit-ami acquiesça gravement.
—Oui, c’est sûr, c’est mieux de faire la démarche toi-même. En plus comme ça tu peux leur raconter ce que tu veux sans qu’ils te convoquent ou quoi… Tu voudras que je vienne avec toi ?
—Oui, s’il te plaît, expira Edem en baissant les yeux. Tout seul, je n’y arriverai pas…
Les doigts du beau chat se crispèrent gentiment sur les siens.
—Tu sais, tu es plus fort que tu ne le penses, mon p’tit cœur. Mais je serai là. Et je ne doute pas que Collin et Adonn aussi. Et les autres, si tu as besoin d’eux… On est tous là pour toi, tu le sais, hein ?
Edem hocha la tête, se mordillant les lèvres, au bord des larmes.
—Oui, souffla-t-il. Je sais. Je me sens…
Il secoua la tête, offrit un pauvre sourire à son petit-ami.
—Merci, chuchota-t-il.
—J’ai envie de te prendre dans mes bras… soupira Maniel.
—Viens, alors, murmura Edem un peu timidement.
Dans un rire doux, peuplé d’émotion, son compagnon se coula jusqu’à lui et l’enlaça avec une infinie tendresse. Edem se crispa spontanément avant de se détendre, s’abandonnant à l’étreinte si remplie d’amour.
—Je t’aime beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup, trésor, susurra le beau chat en ronronnant alors qu’il serrait son compagnon contre lui.
Son ronronnement, spontané et non retenu, acheva d’apaiser Edem. C’était le son, la vibration les plus tranquillisantes du monde. C’était agréable et doux, cela décrispait chacun des muscles du corps du jeune calandre.
C’était comme un remède miracle.
Maniel s’y laissait peu aller, mais plus Edem était à l’aise avec leurs rapprochements (aussi bien physiques que psychiques), plus il acceptait de ne pas contrôler cet acte absolument naturel et sain pour le félin qu’il était.
Après tout, n’était-ce pas une preuve qu’il se sentait bien, et heureux ?
Et quand il l’entendait, quand il le ressentait vrombir contre sa joue, Edem était lui aussi heureux.
Ce câlin intime et complice lui donna la force d’aller de l’avant.
Il savait qu’il devait aller voir la police, c’était ce qu’il fallait qu’il fasse.
C’était juste, et c’était, pour lui, le moindre risque.
Collin lui avait promis que les forces de l’ordre ne le puniraient pas pour sa fugue, ni pour sa disparition pourtant si longue. Il s’était renseigné, et puisqu’Edem avait été mineur, à l’époque, il ne craignait rien.
Cela ne l’empêchait pas d’être terrifié.
Mais il avait conscience que ça ne serait qu’un mauvais moment à passer, et qu’après cela, il serait plus libre que jamais.
Libre de continuer cette nouvelle existence qu’il découvrait.
Libre d’être lui-même.
Libre… de se sentir libre.
Bien sûr, il restait la menace qui pesait sur lui, celle des tarasques qui rôdaient autour de Lunel, et des harpies qui avaient massacré son peuple et semblaient lui en vouloir pour un crime que ni lui, ni son ancien clan n’avait commis.
Cependant, il savait que des adultes compétents s’occupaient de ce danger perpétuel dans lequel il vivait, et il avait enfin confiance.
Confiance en autrui.
Confiance en la vie.
C’était un sentiment bien nouveau.
Un sentiment bien agréable…
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