Calandre (French Edition)

Aurélie Chateaux-Martin · Chapitre 16 sur 62

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Calandre (French Edition)

Chapitre 65 : connexion

 

Nous restons un très long moment enlacés, sans bouger, sans parler, jusqu’à ce que nos souffles se calment, se mettent à l’unisson. Finalement, Edem bouge un peu entre mes bras et, sans sortir de mon étreinte, il se love contre moi. Son abandon soudain fait battre mon cœur plus vite. Je me sens épuisé, abattu, malheureux, mais je suis soulagé qu’il me fasse confiance.

Qu’il accepte mon amour.

—Tu sais, souffle-t-il finalement. Quand j’ai perdu ma conscience humaine, j’ai échoué chez Collin. C’était… c’était un homme de mon village, un adulte, qui était aussi isolé que moi. Je n’avais pas le droit de le fréquenter, mais à chaque fois que j’avais pu avoir un moment avec lui, je me sentais bien, entendu… compris. J’ai découvert plus tard que lui aussi était un calandre. C’est lui qui m’a tiré d’affaire.

À nouveau, je me tais, me contentant de l’étreindre doucement.

—C’est étrange, soupire Edem. J’ai très peur du sexe, Mani. Et même… tu t’en es aperçu mais… Les contacts physiques me terrifient. Ça fait remonter en moi… tout ce que Jules m’a fait subir. Quand tu m’as… quand tu m’as…

Sa voix se trouble.

Mon cœur saigne.

Je ne supporte pas qu’il compare mon amour, mon baiser, avec ce que ce monstre lui a fait.

Mais je comprends sa blessure, j’entends que ses traumatismes sont profonds, et que ce genre de rapprochements les redéclenchent.

Je le sais, pourtant c’est dur à vivre quand même.

—Quand tu m’as embrassé, chuchote Edem, si bas que je l’entends à peine, ça a fait remonter en moi… tout ça. Je… Je savais que tu n’étais pas Jules, que tu ne me ferais pas de mal. Et la situation est très différente, parce que je…

Il se tait, et j’attends, le cœur battant, espérant qu’il prononce ces mots que je rêve d’entendre.

—Parce que je t’aime, lâche-t-il.

Je le serre plus fort contre moi. De nouvelles larmes s’échappent de mes yeux. J’ignore si ce sont des larmes de soulagement, de joie ou de tristesse.

Sans doute les trois à la fois.

—Je t’aime, et j’ai envie d’avoir une relation avec toi, reprend doucement Edem, sa voix vacillant un peu. Mais c’est… c’est dur, Mani. Je suis désolé. La simple idée que tu me… que tu me touches me rend tellement nerveux que j’ai sans cesse peur de perdre le contrôle. À chaque fois que mes pensées… que mes pensées me font imaginer que tu m’embrasses, que tu me… qu’on aille plus loin, je… ça me terrifie.

J’acquiesce silencieusement, l’âme en berne.

—J’en ai envie, me promet courageusement mon ami. Mais…

—Je comprends, j’expire. Je comprends, Edem. Tu sais… Je suis là pour toi. Je t’aime, et je te l’ai dit, je ne compte partir nulle part. Je veux aller à ton rythme. Je ne te forcerai jamais à rien. Jamais. Le baiser que je t’ai offert… ça m’a fait un choc, de te voir réagir si fort. Pas parce que je trouvais que tu réagissais trop fort, justement, mais parce que j’ai pris conscience que je t’avais forcé la main, que j’avais avancé trop vite, que j’avais écouté mes désirs, pas tes craintes. Je ne le referai plus jamais. Peu importe le temps qu’il te faut pour avancer. Peu importe si tu es bloqué et ne peux pas… complètement avancer. Je veux être à tes côtés, Edem.

Peut-être que ces mots sont hypocrites, au fond.

Peut-être que je ne pourrais pas passer une vie entière à supporter qu’il me repousse, qu’il ne veuille pas être intime avec moi.

Mais, dans l’immédiat, ils n’ont jamais été aussi sincères.

Je suis prêt à tout, pour ce garçon.

Et je ne veux pas le faire souffrir.

Au contraire, tout ce que je souhaite… c’est son bonheur.

Je sens qu’Edem hoche la tête dans le creux de mon torse et je l’étreins affectueusement, resserrant délicatement ma poigne sur lui.

—Tu sais, souffle-t-il. Quand j’étais chez Collin… J’ai eu une relation passionnelle avec lui. Beaucoup d’amour, beaucoup de désir. Je n’étais pas moi-même, mais je me souviens de tout. Je sais que Collin a souvent culpabilisé, parce que selon lui il n’aurait jamais dû céder à nos envies, j’étais mineur, je n’étais pas conscient, j’étais perdu, seul, bouleversé. Mais ça a toujours été consensuel. Et je me rappelle de chacune de nos étreintes. Je sais à quel point le… le sexe peut être agréable. C’était même… plus que ça. C’était débridé, c’était fusionnel, c’était… extraordinaire. J’étais… tellement avide qu’il me touche. Qu’il me caresse. Qu’il m’embrasse. Et… tout ça.

Au ton de sa voix, je sais qu’il est embarrassé. Je l’imagine rouge de confusion, ça m’aide à gérer la frustration que déclenche en moi son aveu.

Je ne suis pas quelqu’un de possessif, mais savoir qu’il a vécu pareille relation me secoue, me trouble et me rend un peu jaloux, je l’avoue.

—Mais ça aussi, ça me fait peur, murmure-t-il finalement. Je suis terrifié par mes souvenirs, par ce qui remonte en moi. Je suis partagé entre mon… dégoût, et ce plaisir infini que j’ai connu avec Collin. Je n’étais pas humain, Mani. Je crains tellement que si tu me… que je perde pied, et que je redevienne l’oiseau sauvage sans conscience que j’ai été. Je ne veux pas risquer de me perdre… Je ne veux pas risquer de te perdre.

Ses paroles m’émeuvent profondément. Elles font vibrer en moi une corde sensible, un mélange d’attendrissement, de besoin de protection, de souffrance et d’espoir. Edem se tait, et je garde moi aussi le silence un long moment, le berçant doucement, le serrant contre moi avec une affection immense.

—Tu sais, Edem… je soupire finalement. J’entends tes craintes, concernant ta transformation, ta peur de perdre à nouveau ta conscience. Je ne sais pas si je la comprends tout à fait, parce que je ne suis pas toi, et que je n’ai pas vécu ce que tu as vécu. Moi, je sais que je suis un chat depuis toujours. Je n’ai jamais été confronté à ce à quoi tu as été confronté. Mais si je peux me permettre… Cette part animale de toi que tu rejettes si fort, elle fait partie de toi. Je me doute qu’elle te terrifie, parce que tu as vécu un vrai « blackout », et j’imagine à quel point l’idée que ça puisse se reproduire peut t’effrayer. Seulement, la situation est différente, maintenant, non ? Tu n’es plus seul. Tu as des gens qui t’entourent, qui t’aiment. Certains qui sont comme toi et sont là pour te guider. Et Edem… Tu ne pourras jamais être parfaitement épanoui tant que tu n’auras pas accepté cette part animale. Elle fait partie de toi. Tu es un calandre. Mi-homme, mi-corbeau. Tu n’as pas d’autre choix que de t’apprivoiser, toi, tout entier, si tu veux… avancer.

Je m’en veux aussitôt de mes mots. Ils partent d’une bonne intention, mais maintenant qu’ils sont prononcés, je les trouve durs.

—Pardon, je lâche. Je ne devrais pas t’imposer ma façon de voir les choses, surtout pas après avoir entendu… tout ce que tu as subi.

—Non, expire Edem en se redressant soudain.

Je relâche mon étreinte sur lui sans le libérer tout à fait. Il se tourne vers moi. Son visage est barbouillé de larmes. Ses yeux ont perdu leur

noirceur, la sclère3 a repris sa blancheur. Cela devrait me rassurer, mais sa souffrance me choque et m’ébranle profondément.

Il pleure en silence, son corps secoué de sanglots. Cependant, à travers ses larmes, il me contemple intensément.

Je n’ai jamais autant senti son amour.

Mes mains caressent son dos, remontent vers sa nuque, mes doigts se perdent dans ses boucles sombres.

—Tu as raison, Mani, hoquète difficilement mon ami. Bien sûr que tu as raison. Mais c’est tellement…

Il baisse la tête, baisse le ton.

—Tellement angoissant, admet-il simplement.

Il se blottit à nouveau contre moi, et je l’accepte dans le creux de mes bras, bouleversé au-delà des mots. Nous restons un long moment embrassés, pleurant ensemble, jusqu’à ce que nos cœurs blessés s’apaisent un peu.

Jusqu’à ce que nos respirations se mettent à nouveau à l’unisson.

—Je t’aime, et je veux vraiment construire quelque chose avec toi, m’affirme Edem d’une voix rauque et éraillée. Mais tu as raison, il va me falloir… beaucoup de temps.

Il se serre davantage contre moi.

—J’ai confiance en toi, Mani, m’avoue-t-il.

Je l’étreins avec émotion.

—Est-ce que je peux presser ma bouche contre tes cheveux ? je bredouille sans le lâcher.

Je le sens opiner silencieusement. Je dépose mes lèvres contre sa tête, perdant mon nez dans ses boucles folles. J’inspire son odeur, entrefermant les yeux pour mieux savourer.

J’ai l’impression d’être dans l’œil du cyclone.

C’est agréable et effrayant à la fois.

—J’ai conscience d’être injuste avec toi, admet Edem d’un ton timide, penaud.

—Non, tu ne l’es pas, j’objecte. Tu es blessé. Fragile. Je le savais déjà… depuis qu’on s’est rencontrés. Même si j’ignorais ce que tu as traversé.

Mon ami se contente d’acquiescer.

—Je suis prêt à tout par amour pour toi, Edem, tu sais, je balbutie. Ce qui est injuste, dans tout ça, ce ne sont certainement pas tes besoins et tes peurs. Ça, ce sont les conséquences de l’injustice que tu as vécue. De… de toutes les injustices que tu as vécues. J’aurais voulu… J’aurais voulu grandir avec toi, Edem. Que tu ne sois jamais seul. Que tu n’aies pas à affronter tout ça.

Les doigts de mon compagnon crochètent à nouveau mon sweat. Il se love davantage contre moi, rapprochant tout son corps du mien. Je réalise alors à quel point il est abandonné à mon étreinte.

À quel point il me fait confiance, pour se laisser aller de la sorte.

J’en suis… bouleversé.

Triste et heureux à la fois.

En mon for intérieur, je me promets de ne jamais plus commettre d’erreur, avec lui.

Je l’aime trop pour le blesser.

Trop pour supporter qu’il souffre par ma faute.

Il a assez de poids à porter comme cela.

Ce dont il a besoin, c’est de ma protection.

De ma compréhension.

De mon respect.

De mon amour.

Inconditionnellement.

3 Blanc de l’œil.

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