Calandre (French Edition)

Aurélie Chateaux-Martin · Chapitre 6 sur 62

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Calandre (French Edition)

Chapitre 55 : encore une après-midi parfaite

Chapitre 55 : encore une après-midi

 

parfaite

C’est encore Ilios qui nous fait « cours », aujourd’hui. Echo n’est toujours pas revenue, mais ce n’est pas bien grave, j’adore Ilios.

Bon, forcément, c’est mon beau-frère, il est tout le temps fourré chez nous, et il est adorable. J’aime énormément son humour, sa tendance à parler en prose et son immense gentillesse.

Et puis aussi son esprit très mal placé.

Ilios est extrêmement coquin.

Il va très, très bien avec Gwendel, il n’y a pas à dire…

Ces deux-là se sont bien trouvés.

En fait, Ilios est l’un des premiers surnaturels que nous avons rencontrés à Lunel. À cette période, nous étions toujours pourchassés par nos harceleurs, et ceux-ci avaient retrouvé notre trace. Ils s’en étaient pris à Ambre, notre voisin et, donc, l’amant de Jude, et nous avons tous eu très peur pour sa vie. Mes aînés ont décidé de rester ici malgré tout, et de chercher des appuis dans la communauté des sans faction. En vérité, nous ignorions s’il y avait une réelle communauté, justement, ici. Mais certains de mes frères avaient découvert qu’Ambre connaissait deux surnaturelles sans même le savoir : en effet, sa meilleure amie, Kléa, est une vouivre, même s’il l’ignorait complètement. Celle-ci a donné rendez-vous à Gwen et Jude aux foudres, un bar de surnaturels à Lunel.

Au passage, il est génial, ce bar. Je n’ai pas le droit d’y aller, puisque je suis encore mineur, mais j’ai pu m’y rendre une fois, pour célébrer notre victoire contre nos poursuivants, et j’ai complètement flashé sur ce lieu ! Imaginez un établissement blindé de surnaturels libres d’être totalement eux-mêmes. Vous entrez dans un endroit un peu hors du temps et de l’espace pour y découvrir des gens portant des cornes, des sabots, des queues… Là-bas, il y a même un jacuzzi spécial pour les sirènes qui viennent boire un verre en se détendant sous leur vraie apparence.

Bref, les foudres, c’est le pied total, et j’ai hâte d’avoir l’âge d’y retourner.

Je lance un petit regard en coin à Edem. Je me demande s’il apprécierait ce genre de lieu. Sans doute pas. Il n’aime pas l’agitation et la foule, il s’y sentirait à l’étroit, je suppose. D’un autre côté, Edem a apparemment toujours été isolé de toute forme de communauté, alors je pense que ça l’intriguerait, de se retrouver englouti dans un bar semblant tout droit sorti d’un roman fantasy…

Surtout que de ce que j’en sais, il adore la fantasy !

Edem me fixe d’un air interrogateur, je lui offre un sourire rassurant avant d’attraper sa main dans la mienne pour le traîner plus loin dans l’orangerie. Ilios nous a demandé de continuer notre travail de vendredi, à savoir capter l’essence de notre partenaire, ce qui m’a réjoui, parce que ça veut dire que je peux être seul à seul avec Edem.

Ou du moins, aussi « seul à seul » qu’il est possible de l’être dans cette immense serre fermée.

Pas possible d’aller dans le jardin, aujourd’hui, il pleut des cordes. Dire qu’il faisait beau quand je suis arrivé, ce n’est quand même pas de chance. Enfin, c’est comme ça, c’est le printemps… Comme on dit, « en avril, ne te découvre pas d’un fil ». Le proverbe n’a jamais été plus juste qu’aujourd’hui…

Edem se laisse traîner par moi jusqu’à un endroit plus calme. J’ai conscience que mon geste l’a crispé, il n’aime pas le contact, et je m’en veux un peu de m’imposer de la sorte, mais je n’ai pas pu m’en empêcher, et je ne veux pas le relâcher trop vite, j’ai peur qu’il croie que je le rejette. Je ne sais pas trop comment me comporter, avec lui, en réalité : je peux ressentir chacune de ses failles, chacune de ses blessures, elles sont à fleur de peau. J’ignore ce qui lui est arrivé, mais je sais une chose : il est terrifié par l’idée qu’on puisse le repousser, le détester. Ça se lit dans son regard rempli de doutes et de timidité.

—On s’installe là ? je lui propose en le relâchant finalement tout doucement.

Mon ami se contente de hocher la tête en silence. Il a tellement rougi que même sa nuque et ses oreilles sont colorées.

C’est… terriblement mignon.

Je suis en amour complet avec ce garçon et ses réactions si intenses.

Je me laisse tomber au sol, sors de mon sac mon matériel. Edem me rejoint rapidement, se tenant un peu éloigné de moi, comme s’il craignait de trop m’approcher. C’est frustrant et attendrissant à la fois. Ses regards sont à l’inverse de son comportement. Il a une manière de me fixer qui ne cesse de me prouver que je l’intéresse hautement, et pas qu’en tant qu’ami. J’ignore son orientation sexuelle, mais il n’est clairement pas hétéro, ça, au moins, c’est une certitude.

S’apercevant que je l’observe, il détourne rapidement le visage, s’empourprant davantage encore. Il ouvre vivement son sac, en tire maladroitement son carnet et sa trousse. Je peux voir à quel point il est gêné d’avoir été surpris en train de me contempler.

Moi, ça me rend très heureux, pourtant, qu’il me regarde de cette manière-là…

—Tu sais, Edem… je lance avant d’avoir pu m’en empêcher. T’es vraiment beaucoup trop cute.

Si j’avais voulu qu’il s’enflamme littéralement, je n’aurais rien pu dire de mieux. Edem se transforme en pivoine et abaisse son visage, l’air horriblement embarrassé. Je me tais un instant, lui laissant le temps de se remettre de ses émotions, avant de lui proposer de démarrer la séance, ce qu’il accepte en hochant la tête avec bien trop d’énergie.

Il est tellement mignon, franchement…

Le calme revient alors qu’Edem entreprend de me dessiner. Son regard est désormais focalisé sur moi, mais c’est très différent, cette fois-ci, il est concentré dans son art et ne se trouble plus autant, même si ses joues restent légèrement rosies. Nous nous abîmons un moment dans le silence. Je finis par ouvrir la bouche pour lui parler, mais Edem relève la tête et, sans stopper son dessin, il m’observe un instant avec curiosité.

—Dis, Mani… me demande-t-il finalement d’un ton un peu intimidé.

—Oui ? je lui réponds.

Il semble hésiter avant de se lancer :

—Je sais que tu es un métamorphe chat, et Maric un calandre, comme moi. Mais les autres, est-ce… Est-ce que ça se fait de poser des questions sur la race des gens ?

Il a l’air très penaud, comme s’il disait une grosse bêtise qui pouvait lui valoir de se faire lyncher.

—C’est sans doute pas la question qu’on pose en rencontrant une personne pour la première fois, je réfléchis, lui offrant un sourire rassurant. Mais on n’a pas de secrets à ce sujet, dans notre communauté. Tu veux savoir quoi sur qui ?

Encore une fois, Edem semble hésiter, puis son regard fuit le mien, se tournant vers Ilios qui, plus loin, discute avec deux autres artistes.

—Ilios ? je m’enquiers. C’est un faune.

Les yeux d’Edem croisent à nouveau les miens. Il a l’air surpris.

—Je m’en… Je m’en doutais, m’avoue-t-il. Mais je pensais… Pour moi, les faunes étaient des créatures de la mythologie romaine, je n’étais pas sûr qu’ils… qu’ils existaient.

Je pouffe doucement.

—J’ai pensé pareil en rencontrant Ilios, j’admets. Mais ils sont bien réels, je te jure. Comme les satyres, les minotaures, les centaures, les sirènes, les nymphes…

Je pointe du menton le duo composé d’Amalia et Appollo, un autre jeune de notre âge, un magnifique éphèbe aux longs cheveux vert clair bouclés, qui possède l’un des plus beaux visages que j’aie eu l’occasion de voir, un corps à se damner, et des yeux vert prairie qui savent si bien se faire enjôleurs et vous séduire.

—Amalia est une sirène, je lui explique. Appollo est une nymphe. Ah, oui, on dit « une nymphe », c’est un peuple matriarcal, mais c’est bien un garçon.

Je ne peux m’empêcher d’esquisser un sourire amusé.

Appollo est ma première expérience au masculin. À l’époque, je couchais avec Amalia, et je lui avais parlé de mon envie d’explorer le sexe avec des garçons. J’étais particulièrement intrigué par le sexe anal, et Amalia m’a proposé de tester avec elle, pour commencer. Je n’y avais pas trop pensé, je l’avoue. Les sirènes font partie des races ayant une totale liberté sexuelle, aucun tabou. Je l’ai sodomisée, elle m’a sodomisé avec un gode ceinture qu’elle avait apparemment emprunté à sa cousine. Quelques jours plus tard, elle m’a dit en avoir parlé avec Appollo, qui est son petit-ami (même s’ils forment un couple très, très libre, tous les deux) et elle m’a fait part de l’envie de la nymphe qu’on fasse un plan à trois. Je n’ai pas trop réfléchi, je trouvais l’idée fun, et pour moi, c’était rassurant qu’Amalia soit présente.

Bêtement, j’avais peur que ça soit plus compliqué, avec un garçon.

Mais ça ne l’était vraiment pas du tout.

En fait, les nymphes sont des créatures absolument lascives, des coups au lit incroyables. Appollo avait déjà eu plein d’expériences avec un peu tous les genres, il était très libéré, et franchement, c’est une expérience qui reste gravée dans ma mémoire. On l’a refait quelques fois, tous les trois, j’ai adoré à chaque fois, même si globalement, je préfère le sexe à deux. N’empêche que de temps en temps, c’est amusant et terriblement excitant, les threesomes, surtout avec ces deux-là…

Edem me fixe à nouveau de son regard intrigué, et je ne peux m’empêcher de rougir un peu de mes pensées. Pour noyer le poisson, je pointe rapidement un autre duo du doigt.

—La fille avec Maric, là, elle s’appelle Sofia. C’est une ondine. Comme Iyia, là-bas, celle qui est avec Luis.

Edem connaît un peu Luis, puisqu’il fait partie du groupe qui s’est réuni dimanche.

—Luis est un vouivre, je précise. Joseph, qui est là-bas avec Odysseus, tu connais les deux, est son petit-ami. Odysseus est un faune, comme Ilios, et Joseph une dame blanche. Encore un clan matriarcal, il y en a quelques-uns, dans notre communauté : les dames blanches, les nymphes, les sirènes et les ondines.

—Oh, lâche Edem à voix basse. Donc on les genre au féminin ?

—Le féminin l’emporte sur le masculin, chez elles, ouais, j’explique. Mais quand tu t’adresses juste à Joseph, ou à Appollo, ou à Loukas, l’autre nymphe, lui, là-bas, ou à Agathon, qui est une sirène mâle, évidemment tu les genres au masculin. Remarque, je dis ça, mais je crois que Loukas aime bien être genré tantôt au féminin, tantôt au masculin.

—Ah ? bredouille Edem. On peut faire ça ?

—Bah oui, je ris doucement. Pourquoi on ne pourrait pas ?

Je lui offre un clin d’œil complice.

—Tu sais, pour certains clans de notre communauté, le genre, c’est quelque chose de plutôt flou, ou de fluide, en tout cas. Je sais que les faunes, par exemple, ont une idée du genre complètement flexible. Ilios m’a dit une fois qu’il ne s’identifiait pas à cent pour cent comme étant un homme. Je ne suis pas sûr d’avoir tout saisi, et il se genre au masculin, de toute manière, mais selon lui, le genre, c’est très surfait.

Edem me fixe avec une quasi-fascination. J’évoque un monde dont il ignore apparemment beaucoup de choses.

—Et du coup… finit-il par demander. Tu disais qu’Ilios était en couple avec… un de tes frères ?

—C’est ça ! je lance. Gwendel.

—Dans votre communauté, il n’y a pas de problème avec ce genre de… d’orientations sexuelles ou amoureuses ?

Il a l’air étonné, et… rempli d’espoir.

Je ne sais pas s’il est bi ou gay, mais en tout cas, il semble avoir besoin d’entendre que c’est ok d’aimer les personnes du même genre.

—Tu devrais le savoir, je lui dis gentiment. Après tout, Adonn, Airy, Alix et Aenor sont engagés dans une relation amoureuse, non ?

Edem acquiesce gravement.

—Oui, c’est vrai.

—Moi, je suis pan, je lui glisse, cherchant son regard.

—Pan ? répète Edem.

—J’aime tout le monde. Je ne me soucie pas du genre, je tombe juste sous le charme des personnes. J’ai eu des expériences avec des filles, avec des garçons, avec des personnes ne se définissant pas…

—Ah, d’accord, souffle mon ami.

Il a rougi si fort qu’à nouveau, ses oreilles sont colorées jusqu’à la pointe.

J’ai envie de lui demander comment il se considère, lui, mais je n’ose pas.

J’ai peur de le gêner, ou de le faire fuir, encore.

Or, s’il y a bien une chose que je ne souhaite pas, c’est qu’il me fuie.

Au contraire.

Je veux me rapprocher de lui.

À chaque instant que je passe à ses côtés, c’est un sentiment qui devient plus fort.

Plus évident.

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