Calandre (French Edition)
Chapitre 92 : calandre
Finalement, Edem et Maniel avaient passé un très long moment à se câliner, l’un sous forme humaine, l’autre sous forme de chat, ce qui leur avait procuré à tous les deux un bien-être profond. Quelle n’avait pas été la surprise de Maric quand il était venu frapper à la porte et qu’Edem lui avait dit d’entrer, en les découvrant ainsi blottis l’un contre l’autre sur le canapé, les vêtements de Mani jonchant la pièce… Il n’avait pourtant pas commenté, expliquant juste que tout le monde passait à table.
Une fois le garçon parti, Edem avait récupéré les habits de son petit-ami et les avait placés dans la salle de bain en lui affirmant (en balbutiant et rougissant) qu’il serait plus à l’aise pour se changer. En vérité, il était très agité à l’idée de le voir tout nu, cela l’embarrassait tout en faisant naître en lui… des pulsions qu’il maîtrisait bien mal.
Une fois à nouveau métamorphosé et habillé, Maniel avait quémandé un nouveau câlin (« juste un petit », avait-il dit) puis, apaisés et amoureux, les deux jeunes hommes avaient gagné la salle à manger main dans la main, sans plus reparler de l’après-midi à venir.
Malgré tout, avant de partir à l’atelier d’art en mobylette (il l’avait ramenée chez les Coroné-Munin pour pouvoir se déplacer facilement seul), le beau chat avait promis à Edem qu’il ne lui en voulait pas du tout, et qu’il comprenait sincèrement.
—Évidemment, je ne vais pas dire que ça ne me frustre pas, avait-il affirmé. Mais tu ne m’appartiens pas, mon p’tit cœur, et tu as le droit d’avoir ton… ton intimité, on va dire. En plus, j’entends vraiment tes raisons. Alors ne t’en fais pas, je ne t’en veux pas du tout, et je t’aime très fort.
Ces mots avaient fait du bien à Edem. Il était un peu penaud d’avoir, d’une certaine façon, exclu son petit-ami, mais c’était important, pour lui, et que ce dernier saisisse et respecte ses raisons le touchait beaucoup.
Les calandres attendirent que Maniel soit parti pour se décider à gagner les bois. Collin avait proposé de venir avec eux, mais là aussi, Edem avait refusé.
—Je comprends, avait aussitôt dit l’adulte. Je m’en doutais. Tu as peur de perdre les pédales, or tu as passé une grande partie de ton temps « dans l’esprit du corbeau » avec moi. Ce n’est que normal que tu craignes que ma présence déclenche d’anciennes mémoires qui pourraient te déstabiliser…
Il semblait, pour sa part, absolument détendu et paisible. Et il avait parfaitement saisi les raisons d’Edem, ce qui avait beaucoup soulagé celui-ci.
C’est ainsi qu’Edem, Adonn et Maric quittèrent seuls leurs pénates pour se perdre dans les bois. Adonn aimait commencer ses « cours » par une simple promenade. D’après lui, la présence de la nature alentour, l’énergie de la forêt, était tranquillisante et permettait à la fois de se recharger, et de clarifier l’esprit.
C’était vrai, cela fonctionnait.
De toute manière, Edem avait toujours eu un faible pour les bois.
Ceux-ci l’attiraient, et le calmaient.
Le silence de la balade était uniquement coupé par Maric qui, de temps à autre, engageait la conversation avec Edem. Sa présence était rassurante, pour le jeune calandre.
Tout comme celle d’Adonn, bien sûr.
—Et donc, il paraît que tu vas te faire tatouer ? demanda gentiment Maric.
—Oui, souffla Edem. C’est prévu. Il faut juste que Mani dessine mon tatouage, et que je prenne rendez-vous avec un tatoueur.
—Nous pouvons te donner les coordonnées de celui qui tatoue notre communauté, proposa Adonn. Ou même le contacter pour toi, si c’est difficile pour toi de le faire toi-même…
—D’accord, merci, souffla Edem, rassuré.
Il voulait essayer de faire les choses tout seul, mais c’était vrai, il n’était pas certain d’y arriver. Il n’allait pas risquer une nouvelle crise d’angoisse juste parce qu’il refusait d’attraper une main tendue, n’est-ce pas ?
—On s’arrête ici ? proposa finalement Adonn alors qu’ils débarquaient dans une grande clairière.
Maric s’avança, ouvrit grand ses bras, tournant sur lui-même, les yeux à demi-fermés.
—Hmmm oui, c’est parfait ! lança-t-il.
Il posa son regard pétillant vers son ami. Un large sourire s’épanouissait sur ses lèvres.
—Ça te convient ? demanda-t-il.
Edem hocha la tête, se retenant de se mordre les lèvres. Son cœur avait accéléré dans sa poitrine, une bouffée d’anxiété montait en lui, fulgurante et douloureuse, lui coupant un peu la respiration.
—Edem, fit la voix douce, paisible d’Adonn alors que des doigts légers se posaient délicatement sur son épaule. Ça va aller. Nous sommes là. Près de toi.
Ces simples mots ancrèrent à nouveau le jeune calandre dans la réalité. Il cligna des paupières, inspira profondément avant de hocher la tête.
—Je suis prêt, murmura-t-il.
Il l’était.
Sincèrement.
Il était terrifié, bien sûr.
Mais il voulait tenter le coup.
Avancer.
Adonn et Maric ôtèrent lentement leur t-shirt, sans un mot. Le silence n’était pourtant pas pesant, il était léger. Il était évident que tous les deux étaient heureux à l’idée de prendre leur véritable apparence. Edem leur enviait ce bonheur si simple, celui d’être soi, librement.
Il avait envie d’être comme eux.
Alors il fit passer son propre haut par-dessus sa tête, le déposa sagement sur un tronc, à côté de ceux des deux autres calandres.
Il était temps qu’il se prenne en main.
Qu’il accepte la part animale qui était en lui.
Ce n’était qu’en l’apprivoisant qu’il saurait la maîtriser…
Face à lui, Maric n’avait pas quitté son grand sourire. Il le fixait intensément, chaleureusement, alors que, peu à peu, des plumes naissaient sur ses bras, qui disparurent bientôt, remplacés par deux magnifiques ailes noires qu’il agita dans un rire joyeux.
Il lui fit penser à un ange.
Peut-être que ses plumes étaient sombres comme la nuit, mais il avait la beauté d’une créature éthérée.
Adonn, à son tour, se métamorphosa lentement. Père et fils observaient leur vis-à-vis sans sembler rien attendre, rien exiger de lui. Ce fut ce qui donna le courage à Edem de franchir le pas. Il s’avança, se rapprochant d’eux.
Ouvrit ses bras.
Ferma les paupières.
Il sentit aussitôt la brise légère, chaude, caresser sa peau nue. Il retraça en pensée la sensation du vent dans ses plumes.
Le plaisir de voler.
Il avait vécu des moments si merveilleux, sous sa forme de calandre.
Il regrettait de ne pas avoir été conscient pour y goûter plus pleinement.
Peu à peu, l’air qui effleurait son derme sensible sembla changer.
Ou plutôt…
Edem rouvrit les paupières. Ses yeux s’écarquillèrent alors qu’il assistait, bouleversé, pétrifié et ému aux larmes, à sa propre transformation. Ses plumes poussaient lentement sur ce qui n’était plus tout à fait des bras. Deux grandes ailes sombres tentaient de se déployer, changeant la structure de son corps.
Il papillonna des cils, incapable de retenir ses pleurs.
En face de lui, le rire doux, tendre, heureux de Maric résonna, le faisant vibrer intensément.
Il déploya ses ailes, les agita délicatement.
Il se sentait…
Entier.
Pour la première fois de sa vie.
—Eh, Edem, tu y arrives ! lança Maric avec enthousiasme. Regarde-toi, tu es magnifique ! Tu es parfait !
Sa voix était peuplée d’autant d’énergie que de tendresse, tout comme le regard d’Adonn, qui brillait de fierté et d’affection. Le garçon rejoignit son ami, lui tournant autour en agitant ses ailes.
—On vole ? proposa-t-il.
Le visage d’Edem se détendit lentement. Un sourire s’épanouit sur ses lèvres. Son cœur battait comme un fou.
Pourtant, il se sentait incroyablement en paix.
Il hocha la tête, battit plus fort des ailes. Devant lui, Maric décolla avec grâce, tournoyant dans les airs, son rire résonnant doucement. Edem leva la tête pour le suivre des yeux.
Il avait envie de s’envoler avec lui.
De le suivre dans ses jeux.
Alors il lâcha prise.
Abandonna ses craintes.
Ses doutes.
Ses réticences.
Et il s’évada à son tour dans le vent. Grimpant vers le ciel sans difficulté.
Sans regret.
Il était libre.
Il était lui-même.
Enfin.
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