Calandre (French Edition)
Chapitre 99 : une libération
Edem et Mani avaient été trouver Adonn et Collin à la fin de leur repas. Les deux hommes étaient seuls, les Gardiens étant partis, et les autres calandres n’étant pas encore revenus. C’était le moment parfait pour parler du projet d’Edem, et la présence de son petit-ami l’avait aidé à franchir le pas. Il avait donc évoqué son désir de rejoindre le commissariat ou la gendarmerie afin de déclarer sa fugue et de s’expliquer.
Collin avait été très désolé de lui avouer qu’il ne pourrait pas l’accompagner dans cette démarche.
—Je suis là pour t’aider à trouver quoi dire aux forces de l’ordre, avait-il affirmé. Et je serai là pour t’accueillir. Je peux même venir en voiture avec vous, si tu en as envie. Mais tu sais que j’ai été suspecté de t’avoir enlevé, ou d’avoir motivé ta fugue, dans tous les cas. Je ne pense pas pouvoir me pointer dans une gendarmerie avec toi, la fleur au fusil, pour annoncer que tu es bel et bien en vie, tu vois ce que je veux dire ?
Edem s’en doutait. Il avait accepté la proposition de Collin de l’accompagner aussi loin qu’il le pourrait. Adonn et Maniel, eux, avaient promis de venir avec lui et de rester avec lui tout du long.
Le petit groupe s’était donc concerné sur la manière de tourner les choses pour expliquer cette fugue et cette longue absence. Ils avaient monté l’histoire suivante : Edem ayant surpris ses parents en pleine conversation à son sujet avait cru qu’ils voulaient le faire interner de force, comme il était assez dépressif, à cette période, et un peu perdu dans un monde qui le coupait du reste, à commencer par sa famille.
Terrifié à l’idée d’être enfermé quelque part, il avait préféré fuir plutôt que d’en discuter avec ses parents. Il avait été se réfugier dans la maison de Collin le temps de décider quoi faire. Il en avait forcé la porte, puisque ce dernier n’était pas là.
Quand sa mère l’avait retrouvé le lendemain, il avait pris peur, l’avait enfermée dans la demeure de l’homme et s’était enfui. Il était ensuite longtemps resté caché dans la nature, n’osant pas trop s’approcher des villes, sauf pour se ravitailler. Il craignait qu’on le retrouve et qu’on l’emmène à l’hôpital psychiatrique.
Il avait beaucoup marché, économisant les sous qu’il avait emportés, trouvant des refuges sommaires pour passer l’hiver. Il ignorait vers où il se dirigeait. Finalement, Adonn et sa famille l’avaient découvert dans un bois près de chez eux, et en le voyant, il avait été tout de suite évident que l’adolescent avait passé ces derniers mois dans la nature, sous-nourri et complètement perdu. Ils l’avaient recueilli, avaient cherché à savoir qui il était. Mais Edem était trop terrifié et confus pour même réussir à parler, et il avait mis des semaines avant d’accepter d’enfin se livrer sur sa fuite. Adonn lui avait promis qu’il pouvait rester chez lui, il avait lui-même plusieurs enfants de tous âges et de l’espace, il était le bienvenu. La famille Coroné-Munin l’avait aidé à se requinquer et lui avait proposé de l’accompagner à la gendarmerie pour y déclarer sa fugue, conscient que tout le monde devait s’inquiéter pour lui.
Edem souhaitait que ses parents soient mis au courant et rassurés à son sujet, mais il ne se sentait pas prêt à les voir, ni à leur expliquer ce qui s’était passé. Il le ferait en son temps, à son rythme, et Adonn et les siens le soutenaient dans ce projet. L’important, c’était que Katy et Marc sachent qu’il était en vie, et qu’il avait trouvé un refuge.
C’était donc cette histoire qu’Edem avait présentée à la gendarmerie, où il avait été reçu avec beaucoup de bienveillance. Voyant qu’il semblait un peu fragilisé (et après ses « aventures », c’était normal, n’est-ce pas !), le gendarme qui avait pris sa déclaration lui avait suggéré de voir un psy pour le soutenir, lui promettant que, quoi qu’il advienne, personne ne l’enfermerait nulle part contre son gré. Il avait par ailleurs conclu que les forces de l’ordre ne l’obligeraient à rien, surtout qu’il était majeur. Il avait un toit sur sa tête, des gens pour prendre soin de lui, de nouveaux amis, c’était ce qui comptait.
Ainsi s’était achevé un pan important de son existence passée.
Edem tournait une page.
C’était un soulagement.
Il le réalisait, il avait vécu dans la peur d’être retrouvé, et contraint de faire des choses qu’il ne voulait pas faire.
Être interné dans un hôpital.
Être renvoyé chez ses parents.
Retourner dans son ancien lycée.
Revoir Jules.
Tout cela, il n’avait plus à s’en soucier. Il n’y serait pas astreint. Et s’il ne voulait plus jamais revoir ces ombres de son passé, eh bien il en avait le droit.
Il ignorait encore s’il aurait jamais la force de se retrouver face à face avec ses parents. Mais il leur écrirait.
Un jour.
Il ne savait pas quand.
Il n’était pas prêt.
Mais ce n’était plus un poids.
Ce n’était plus une obligation.
C’était quelque chose qu’il voulait faire par lui-même, parce que c’était juste, et il prendrait le temps qu’il lui faudrait pour arriver au bout de ce chemin-là.
Pendant le trajet retour, il se sentait tellement serein qu’il en avait le cœur qui débordait de gratitude. Il se lova contre Maniel, qui le serra doucement contre lui en lui soufflant un « c’est fini, maintenant, trésor », qui le fit sourire et pleurer à la fois.
C’était fini.
Oh, il restait encore des nœuds dans son existence, ne serait-ce que la menace qui continuait de peser sur sa tête, et pas seulement : il avait lui-même un long, très long chemin à accomplir avant d’être parfaitement bien dans sa peau.
Et il allait s’y consacrer, désormais.
Puisque les Gardiens géraient le danger qui régnait autour de lui, il pouvait se centrer sur lui-même, et apprendre à aller mieux.
Bien sûr, les tarasques continuaient de le terrifier, et il craignait que les harpies finissent par rejoindre à leur tour Lunel. C’était évident que c’était ce qu’elles feraient, en voyant que leurs chasseuses de prime ne revenaient pas et n’avaient pas atteint leur but.
Seraient-elles, pour leur part, bloquées par la barrière protégeant Lunel ?
D’après Adonn, quoi qu’il advienne, les Gardiens seraient prévenus si elles venaient à en franchir la limite.
Et sans leurs chiens de garde, elles auraient du mal à trouver Edem seule, aussi cela laisserait-il le temps à la communauté de les confronter d’abord, de demander à ouvrir les négociations avec elles.
Adonn semblait serein, à ce sujet.
D’après lui, tout irait bien.
Il n’y avait pas de raison.
Et si Edem en voyait des milliers, de raisons, il tâchait de lui faire confiance.
Et d’accepter de lâcher prise sur ce qu’il ne pouvait pas contrôler.
C’était difficile.
C’était compliqué, pour lui qui craignait tant de ne pas maîtriser les choses.
Mais il s’y essayait.
Et il n’y parvenait pas si mal que cela.
Ce soir-là encore, Edem était fatigué. Maniel lui avait proposé qu’ils s’isolent à nouveau pour le repas, mais le jeune calandre avait refusé. Il avait beau être à bout de force, il avait besoin de sentir, autour de lui, la joyeuse et paisible agitation des Coroné-Munin.
C’était sa famille.
Son foyer.
Son havre de paix.
Être avec eux leur fit le plus grand bien. Il n’en partit pas moins se coucher très tôt, exténué, entraînant Maniel avec lui. Les deux jeunes hommes se lavèrent et se préparèrent rapidement, à tour de rôle, avant de rejoindre leur lit commun pour s’y blottir l’un contre l’autre.
Edem ne put s’empêcher de sourire de sa manière de percevoir cette couche qu’il partageait avec son petit-ami.
C’était la sienne.
Ce lieu était à lui, et à lui seul.
Pourtant, Mani y avait passé tant de temps, tant de jours et tant de nuits qu’à ses yeux, c’était un peu leur chez-eux à tous les deux.
Cette pensée lui rappela que son compagnon ne vivait pourtant pas ici. Et que le jour où Collin repartirait, il rentrerait chez les siens. Cette simple idée lui serra le cœur très fort, et il se lova davantage contre le beau chat, recherchant presque désespérément sa chaleur, sa tendresse.
—Ça va, trésor ? lui demanda ce dernier.
—Oui, souffla Edem.
Il n’avait pas envie de lui parler de ses craintes, pas maintenant. Il voulait juste être dans ses bras et savourer.
Oublier ses propres réflexions, qui n’avaient pas de sens, dans l’immédiat.
—Dis, mon p’tit cœur… chuchota Maniel. Je peux te faire des bisous ?
Sa voix avait vacillé, comme s’il avait peur de pousser le bouchon trop loin. Edem redressa la tête et, dans la lumière douce de la lampe en cristal de sel qui éclairait la mezzanine, il le contempla éperdument. Le beau chat cligna des paupières sans le perdre des yeux. Ses prunelles brillaient intensément, le rendant incroyablement séduisant.
Pris d’une pulsion incontrôlable, Edem se tendit vers lui et appuya ses lèvres contre celles, entrouvertes, de son petit-ami. Il sentit le souffle de celui-ci se couper, et se crispa lui-même alors que son cœur faisait une violente embardée. Son corps s’affolait, son esprit tourbillonnait dangereusement, lui envoyant des signaux d’alarme qui le firent tressaillir violemment. Sa respiration accéléra, et il allait se reculer quand la main de Maniel se posa sur la sienne, la pressant avec force.
—Je t’aime, lui susurra-t-il.
Ces simples mots suffirent à le calmer. Edem continuait de trembler mais, au lieu de repousser sauvagement son petit-ami, il ferma les yeux et se rapprocha encore, retrouvant le contact de la bouche du beau chat. La chaleur de sa peau le fit frémir.
Son palpitant battait si fort, si vite qu’il en avait le souffle coupé.
Mais c’était bon.
C’était doux et intense à la fois.
Cela lui faisait du mal… et cela lui faisait du bien.
La main libre de son compagnon caressa tout doucement sa joue.
Glissa vers ses cheveux.
S’agrippa délicatement à sa nuque.
C’était un geste tendre, dont Edem aurait pu se débarrasser sans le moindre mal, s’il l’avait voulu.
Mais il ne le voulait pas.
Il voulait embrasser Maniel.
Il voulait savourer ce baiser affectueux, à peine esquissé.
Il se pencha un peu plus, collant davantage ses lèvres à celles de son petit-ami. Celui-ci ne bougeait pas, se contentant de le contenir gentiment, de l’enlacer légèrement, sa respiration paisible tiédissant le derme si sensible d’Edem.
Ce baiser retournait les sens du jeune calandre, le faisait vibrer puissamment, l’émouvait aux larmes.
Il sentit une goutte chaude effleurer sa lèvre supérieure, réalisa que Maniel aussi, pleurait.
Cela le fit étrangement sourire.
Ce baiser, c’était si peu de choses.
Et pourtant, c’était tout un monde qui s’ouvrait à eux.
C’était quelque chose de nouveau qui se construisait entre eux.
C’était un océan d’amour.
Une pluie d’étoiles filantes d’espoir…
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