Calandre (French Edition)
Chapitre 57 : invitation
Deux semaines ont passé à grande vitesse.
Edem s’est accroché et a continué à venir en cours. Nous nous voyons tout le temps. En fait, le seul jour où nous n’avons pas été ensemble, ça a été samedi dernier. Nous n’avions pas école, Edem voulait passer une partie de sa journée à travailler, l’autre à en apprendre davantage sur ses dons et sa vraie nature aux côtés d’Adonn. Il ne m’a guère parlé de cette partie de son quotidien, mais je sens qu’il a plein de blocages, et il m’a avoué qu’il est incapable de reprendre sa forme de calandre. D’un autre côté, il m’a aussi confié qu’il adore passer du temps avec Adonn, se promener dans la forêt avec lui, étudier ses propres pouvoirs.
Il semble avoir une fascination sans nom pour sa capacité à soigner tous les êtres vivants.
Je le comprends.
J’en suis admiratif.
C’est quelque chose qui me plaît beaucoup, chez les calandres. Ce sont des créatures absolument non-violentes, qui ne feraient pas de mal à une mouche. A contrario, ils ont ce besoin presque compulsif de guérir autrui. Humains, surnaturels, animaux, plantes, c’est instinctif, chez eux, viscéral. Edem m’a révélé à demi-mots l’avoir fait à plusieurs reprises, spontanément, dans son enfance et adolescence, sans même savoir qu’il était un calandre. Quand il voyait un blessé, il agissait, simplement.
Ou plutôt… il réagissait.
Je suis content qu’il soit aussi enthousiaste à l’idée d’en découvrir plus sur qui il est et sur ses propres capacités. Je pense que c’est inhérent à chacun de nous, nous ne pouvons être totalement épanouis qu’en étant complètement nous-mêmes.
Dire qu’Edem ignorait qui il était vraiment il y a encore quelques semaines…
Quand j’y pense, c’est horrible.
Ma famille n’a pas toujours eu l’occasion d’apprendre tout sur ses dons et aptitudes naturels, mais au moins nous savions qui nous étions, et entre nous, nous avons toujours été parfaitement libres d’être des chats.
Combien de fois, enfant, ai-je rejoint la chambre de Marielle ou d’Anaelle sous ma forme féline pour passer la nuit avec l’une de mes sœurs, suite à un cauchemar ou à un accès de solitude ?
Me transformer en chat, pour moi, c’est vital, et c’est quelque chose que j’adore.
D’ailleurs, avant d’arriver à Lunel, mon frère aîné tenait toujours à ce que nous dissimulions nos yeux si extraordinaires avec des lunettes, ce que je détestais. Je ne le fais presque plus, même si Amael me râle dessus dès que je vais dans un endroit humain sans porter mes verres fumés. Je garde généralement mes lunettes sur ma tête, quand je vais en ville, mais je déteste les porter !
Je déteste me cacher !
Edem, lui, ne savait même pas qu’il n’était pas humain…
Le pauvre.
J’aurais voulu qu’il grandisse ici, à l’abri de cette communauté qui protège les siens, qui prend soin de chacun d’entre nous, qui nous permet d’être nous-mêmes, entièrement.
Pour en revenir à ces presque deux semaines qui viennent de s’écouler, donc, Edem travaille dur pour rattraper son retard en cours. Il est d’une intelligence stupéfiante. Malgré ses lacunes, il parvient à suivre sans mal.
Pour l’aider (et aussi pour passer davantage de temps avec lui, je plaide coupable), je lui ai proposé qu’après l’école, nous allions à la bibliothèque du manoir pour y étudier ensemble. C’est dur pour moi de me concentrer davantage sur les devoirs, je déteste ça, même si je fais le nécessaire pour réussir mon bac. Nos profs ne nous disputent jamais si nous ne faisons pas ce qui nous est demandé, ici, après tout, c’est notre choix d’être sérieux ou non. Les notes ne sont là que pour nous aider à avoir une idée de notre niveau.
Comme notre école n’est pas conventionnée, nous passons tous le bac en candidats libres, ce qui veut dire que, contrairement aux lycées humains, nous n’avons pas de contrôle continu. Nous avons donc davantage
d’épreuves à réussir à la fin de la terminale1. J’ai déjà de l’avance, car j’ai
eu une excellente note pour mon option de première (NSI2), et des notes plutôt correctes aux épreuves anticipées l’an dernier. Je ne suis pas tellement un littéraire, j’ai d’ailleurs choisi les spécialités maths et Histoire des arts, dont j’ai passé les écrits en mars cette année. Le français n’est pas ma langue natale, alors je suis plutôt fier d’avoir bien réussi les épreuves anticipées, particulièrement l’écrit de français, justement.
Edem, lui, a repris le même cursus qu’il avait démarré à la rentrée scolaire, avant de quitter son lycée. Il se retrouve lui aussi en Histoire des arts, ce qui nous fait un cours de plus ensemble, c’est vraiment trop bien ! Il a aussi choisi Littérature, langues et cultures de l’Antiquité, ce pour quoi je ne peux pas vraiment l’aider : je n’ai jamais fait de grec et de latin, et la mythologie… ça n’a jamais spécialement été ma tasse de thé. Mais avec les profs surnaturels que nous avons, cette matière est particulièrement adaptée à un cursus chez nous, je dirais : quoi de mieux qu’un faune ou une nymphe pour vous enseigner les bases des légendes gréco-romaines ?
Edem craint de ne pas du tout arriver à rattraper son retard pour valider son bac en juin. Moi, quand je le vois bosser, quand je vois le niveau qu’il a alors qu’il a fait à peine deux mois de terminale, cette année, je n’ai aucun doute sur le sujet. Quand on sait qu’il a eu 18 à l’écrit comme à l’oral en français l’an dernier… Très sincèrement, je ne sais même pas pourquoi il est sceptique.
Nous avons donc passé un temps fou ensemble. En plus, mercredi et vendredi après-midi, nous nous sommes retrouvés pour l’atelier d’art, et dimanche dernier, nous avons refait une sortie de groupe en forêt. Cette fois-ci encore, nous nous sommes « perdus » dans les bois pour profiter l’un de l’autre.
Notre solitude a déclenché… bien des émois, chez moi, je dois l’avouer.
Je n’arrête pas de regarder discrètement les lèvres d’Edem.
Ou peut-être pas si discrètement que cela, puisqu’il s’empourpre à chaque fois ou presque.
Lui aussi, a tendance à effleurer ma bouche de ses yeux, mais quand il le fait, il devient si rouge que j’ai peur qu’il s’enflamme, et il en perd tous ses moyens.
Sa timidité en est presque maladive, et pourtant, sous cette couche de gêne et de gaucherie se cache une personnalité plutôt bien trempée.
Parfois, je capte dans l’éclat de ses prunelles une touche de sauvagerie qui me surprend et me plaît atrocement.
Mais je crois qu’il contrôle la part animale de lui.
Il la craint.
Énormément.
J’ignore pourquoi, et ça m’attriste.
En ce vendredi, après l’atelier d’arts plastiques, je n’ai pas envie de partir et de laisser filer Edem. Le groupe a décidé de ne pas se réunir dimanche, car il est annoncé des torrents de pluie. C’est extrêmement frustrant, car cela voudrait dire que je ne pourrais pas voir mon cher petit trésor de tout le week-end.
Je n’ai tellement pas envie de passer deux jours loin de lui…
Edem attend Maric, qui papote encore avec Yrah et Sofia, une louve-garou et une ondine. Tous les trois ont à peu près le même âge, je crois. Pour ma part, Amalia est venue me parler, m’obligeant à m’éloigner d’Edem, mais je ne veux pas qu’il parte sans qu’on ait eu davantage de temps ensemble.
Je ne veux pas le quitteeeeer !
J’aurais voulu qu’il m’invite chez lui, ce week-end, mais il n’est pas du genre à oser. Il est peut-être temps que je prenne le taureau par les cornes, moi.
—Déso, Amali, il faut que j’aille voir Edem, je lui souffle, la coupant en plein milieu d’un discours dont je n’ai pas écouté le moindre mot.
—Pfff t’es grave accro, toi ! rit mon amie. On ne peut même plus te parler, tellement t’es centré sur Edem.
Je lui tire la langue, elle m’offre un clin d’œil complice et me laisse filer. En me voyant m’avancer vers lui, Edem rougit, comme à son habitude. Ses yeux étincellent comme des étoiles au firmament.
Je suis sous le charme.
—He, dis, Edem… je lui lance un peu maladroitement. Je voulais te demander…
Je fais une grimace confuse. Je déteste perdre mes moyens comme ça. D’un autre côté, c’est un sentiment aussi perturbant qu’émouvant.
Mon vis-à-vis me fixe avec une forme d’espoir mêlé de curiosité, il me fait infiniment craquer.
—Est-ce que ça te dit de venir chez moi, demain ? je lâche d’un seul coup. On pourrait… bosser à la maison. Si tu veux. Ou dessiner ensemble. Ou les deux. Comme on ne peut pas sortir dimanche. Je n’ai pas la moindre envie de passer la totalité de mon week-end loin de toi…
Je lui lance un regard un peu suppliant. Mon ami est désormais cramoisi, il a l’air d’étouffer sous un trop-plein émotionnel qui le rend vraiment très touchant.
—D’a… d’accord, bredouille-t-il finalement. Si tu veux.
Il semble hésiter avant d’ajouter :
—Ça me ferait très plaisir, m’avoue-t-il.
Le sourire qui se dessine sur mes lèvres est si enthousiaste que j’en ai mal aux mâchoires. Je pousse un cri de joie et lui saute dessus, l’enlaçant spontanément avant de le relâcher vivement, me souvenant qu’il déteste qu’on pénètre dans son univers de la sorte.
—Heu, pardon, je bafouille. J’ai agi sans réfléchir.
Edem s’est changé en pivoine, il semble soudain très tendu, mais ses prunelles étincellent de mille feux.
—C’est… c’est pas grave, balbutie-t-il. Je suis content de voir que tu es ravi à ce point de me… qu’on se voie ce week-end.
Il fuit un peu mon regard, l’air très gêné. Mes joues me chauffent aussi, je me sens tout chose, c’est horrible.
Horrible et délicieux à la fois.
Il me tarde déjà demain.
On va passer du temps ensemble, seul à seul, pour la première fois.
Oh, nous nous sommes déjà retrouvés juste tous les deux, mais c’était dans le cadre de moments de groupe. Cette fois-ci, ce sera juste nous deux.
Mon cœur va exploser, je crois.
J’ai hâte.
J’ai très, très, très hâte !
1 Dans la suite du récit, je passerai volontairement sous silence la plupart des épreuves à venir, mis à
part les épreuves de juillet (philosophie et Grand Oral). Pour plusieurs raisons : d’abord, ce n’est
pas spécialement très intéressant à raconter. Ensuite, Mani et ses ami·es passant les épreuves en
candidats libres et les dates variant selon les départements et les années, je n’ai pas tellement
réussi à trouver les dates avec certitude. Cependant, Mani et ses proches étant en candidats libres,
ils ont plus d’épreuves à passer que les élèves en lycée traditionnel : en plus des 5 épreuves du
bac « normal », ils doivent passer ces examens : histoire-géographie, enseignement scientifique,
mathématiques (sauf Mani, qui a pris spécialité mathématiques, justement), LVA, LVB, EPS et
EMC.
2 Numérique et sciences informatiques.
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