Calandre (French Edition)
Chapitre 91 : chat
Quand Maniel rentra ce midi-là, Edem ne tenait plus en place. Il stressait énormément à l’idée que son petit-ami puisse être déçu qu’il ne vienne pas à l’atelier de l’après-midi et qu’il puisse se sentir rejeté, puisque le jeune calandre ne souhaitait pas qu’il assiste à ses propres essais de transformation.
Il ne savait pas bien comment lui annoncer tout cela.
Il en avait un peu discuté avec Collin, juste avant l’arrivée de son petit-ami, et ce dernier lui avait répondu que Maniel était quelqu’un de bien, qu’il comprendrait, même si évidemment, cela risquait de le frustrer.
—Mais il t’aime, et il sait que ce sujet-là est très compliqué, pour toi. Il te soutiendra, j’en suis persuadé.
Collin, à force de côtoyer Maniel, commençait à l’avoir bien cerné, et Edem l’avait cru. Il en avait été un peu rassuré… Mais tout de même.
Il avait peur de se confronter à son petit-ami.
Aussi, quand ce dernier arriva, Edem le prit par la main et, sans lui laisser le temps de répondre aux questions curieuses des autres habitants de la maison, il le tira vers le loft, dont il referma la porte derrière lui.
—Oh, waw, que de passion pour m’accueillir, rit Maniel en l’attirant doucement à lui.
Il ne le prit pourtant pas dans ses bras, attendant que le jeune calandre accomplisse le dernier pas qui le rapprocherait définitivement de lui. Edem se blottit contre lui, les joues en feu. Les paroles tendancieuses du beau chat l’embarrassaient un peu, et puis il avait très envie de le câliner. Il ferma les yeux quand les bras de Mani l’entourèrent amoureusement, et poussa un soupir satisfait.
—Je t’ai manqué ? susurra son compagnon près de son oreille.
Son souffle tiède, son doux murmure firent frissonner Edem, qui se lova davantage contre lui, se crispant un peu.
—Je t’embête ? rit Maniel.
—Hmmm, expira Edem.
Il accepta finalement de se redresser. Il se noya aussitôt dans le regard pailleté de son vis-à-vis.
—Ça a été ? Ton examen ? demanda-t-il en le fixant avidement.
Le beau chat hocha la tête.
—Je dirais que oui. Plus qu’à attendre les notes. Je suis refait, n’empêche, ça y est, j’ai tout fini youhouuuu ! Libéréééé ! Délivréééé !
Edem pouffa, secouant la tête.
—Tu es fou, affirma-t-il.
—Très, répliqua Mani en resserrant son étreinte sur lui. Mais ça fait partie de mon charme, non ?
Edem rit.
—Oui, admit-il.
Il leva timidement une main, effleurant doucement le visage de son petit-ami du bout des doigts. Ce geste les fit frémir tous les deux, les fit rougir tous les deux.
—Ah ! Heu… bredouilla le jeune calandre en s’éloignant d’un demi-pas, reprenant sa liberté. Je voulais… Je voulais te parler de quelque chose.
Le regard de Maniel se chargea de curiosité.
—En fait… soupira son vis-à-vis en détournant un peu la tête. Je ne vais pas venir à l’atelier, cet aprem, et Maric non plus.
—Oh ? s’étonna son compagnon.
Il lui prit délicatement la main, l’attira vers le sofa, contre lequel il se cala, s’asseyant encore une fois à même le sol. Edem l’imita, se plaçant en tailleur, gardant un peu ses distances. Il avait très envie de retourner dans les bras de son petit-ami, mais il voulait pouvoir le regarder en face pendant qu’il lui expliquait.
—Tu sais que ce matin j’ai participé à la rencontre d’Adonn et Or, démarra-t-il.
—Oh, oui, c’est vrai ! s’écria le beau chat. Comment ça s’est passé ? Désolé, je suis tellement égocentré, j’étais encore à moitié dans mon exam, alors que tu as vécu un truc super important…
—Ça va, ça va, murmura le jeune calandre en s’empourprant à nouveau. Tu n’as rien fait de mal, c’est normal que tu sois centré sur toi. Et puis ce n’était pas si…
Il secoua la tête, renonçant à faire croire que ce n’était pas un grand pas en avant, ce qu’il avait accompli ce matin.
—Bref, continua-t-il dans un sourire timide. Ça s’est très bien passé, c’était vraiment chouette. Ton frère est génial, et tu as raison, je me reconnais tellement en… plein de choses en lui.
Maniel acquiesça avec sérieux.
—Oui, tu ressembles beaucoup à Or, en effet. Je savais qu’il te plairait. Il est hyper cool, hein ?
—Oui, souffla son petit-ami. C’était agréable de rencontrer quelqu’un d’aussi… introverti. Qui soit à la fois comme moi, et à la fois… Il semble tellement tranquille, tellement épanoui !
—Je crois qu’il commence à trouver ses marques, dans ce monde, admit Mani en posant délicatement sa main sur la joue de son compagnon. Comme toi tu le fais, pas à pas.
Edem se contenta de hocher à nouveau la tête.
—Et donc ? reprit le beau chat.
—Et donc, expira son petit-ami, ça m’a donné envie d’aller encore plus de l’avant. Tu sais que je… bloque sur mes transformations, que je ne veux pas retenter, parce que j’ai trop peur.
Les prunelles de Maniel se chargèrent de tristesse, et de tendresse.
—Je sais, oui… soupira-t-il. Je sais que c’est dur, pour toi, trésor.
—J’ai décidé de réessayer cet après-midi, conclut Edem avec le plus de fermeté qu’il put prendre. Je suis terrifié, mais je sens que c’est le bon moment. Et du coup, Adonn et Maric vont m’accompagner.
—Oh ! lâcha son petit-ami. Mais c’est super, ça ! Est-ce que je…
—Je ne veux pas que tu sois là, le coupa vivement Edem, sachant très bien ce qu’il allait demander.
Aussitôt, le visage de son vis-à-vis se figea d’incompréhension et de bouleversement.
—Oh, murmura-t-il. Je… je vois.
Il se tut un instant, baissant les yeux. Il n’avait pas ôté sa main de la joue d’Edem, mais ce dernier le sentait extrêmement tendu. Finalement, Mani releva la tête. L’éclat qui brillait dans ses pupilles était chargé de dépit.
—Je peux… te demander pourquoi ? s’enquit-il d’une voix presque timide.
Le jeune calandre lui offrit un sourire piteux.
—Ce n’est pas du tout contre toi, Mani, démarra-t-il d’un ton penaud. Tu sais à quel point je t’aime. C’est juste que… C’est juste que j’ai tellement peur. Je ne veux pas que tu me voies galérer, angoisser, et j’ai peur que ça me bloque, que tu sois là.
—Mais… tu sais que je suis de ton côté, que je te soutiens, que je ne vais pas te juger, non ?
—Oui, expira Edem. Bien sûr que je le sais. Mais tu sais, Mani… L’esprit n’est pas toujours d’accord avec le cœur, et l’inconscient ne se contrôle pas. Je crains ton regard, même si j’ai conscience que c’est idiot. J’ai peur de… de mal interpréter tes réactions, et que ça… que ça m’affole assez pour plonger à nouveau.
Visiblement un peu blessé, Maniel se contenta pourtant d’acquiescer sans un mot.
—J’ai juste besoin de m’approprier seul ma part animale, Mani, précisa son petit-ami. Je te promets qu’une fois à l’aise, je…
La main, sur sa joue, se crispa un peu. Le beau chat se rapprocha de lui jusqu’à ce que leurs souffles se mélangent. Leur proximité coupa la respiration à Edem, qui n’osait plus bouger, sous le regard intense de son compagnon.
—Tu me montreras ta véritable forme ? susurra celui-ci d’un ton presque autoritaire. J’aimerais tellement te voir en calandre, trésor. Si tu savais…
Un instant, Edem resta pétrifié sur place. Quand Maniel se recula doucement, il hocha finalement la tête, les joues brûlantes, le cœur battant bien trop fort dans sa poitrine.
—Oui, conclut-il. Je te montrerai, quand je serai à l’aise et que je maîtriserai ma véritable nature. À une condition.
Les prunelles de son vis-à-vis se chargèrent de curiosité. Edem sourit courageusement. Il était très gêné par ses propres exigences, par sa manière de prendre les devants, mais il devait bien cela à son petit-ami, et cela ne prouvait-il pas qu’il était assez à l’aise, avec lui, pour être capable de lui faire part de ses propres envies ?
—Je voudrais te voir sous ta forme de chat, un jour, bredouilla-t-il en baissant les yeux, un peu embarrassé malgré tout.
—Oh ! s’exclama Maniel dans un rire joyeux. Mais avec plaisir, mon p’tit cœur !
Il semblait déjà être retombé sur ses pattes. Sa tristesse s’était évaporée. Restait un fond de frustration dans son regard, mais il avait l’air de le gérer parfaitement. Il relâcha Edem, ôta son t-shirt, qu’il lança sur le sofa.
-Qu’est-ce que… qu’est-ce que tu fais ? bafouilla Edem en s’empourprant à nouveau.
Maniel lui offrit un clin d’œil complice.
—J’ignorais que tu avais envie de me voir sous ma forme féline. On va régler ce problème dès maintenant.
D’un geste rapide, il se débarrassa de ses sandales et de son short long, menaçant de faire exploser le cœur d’Edem, qui ne savait plus du tout où se mettre. Le beau chat se leva, contourna le canapé, se baissa légèrement.
—Je me cache un peu, pour ne pas me mettre tout à fait à poil devant toi, je sais que ça te gêne, précisa-t-il. Je préfère enlever mes vêtements, pour me métamorphoser, c’est quand même plus pratique.
Son sourire était rayonnant, et empêchait totalement Edem de protester. Fasciné, ce dernier le dévorait des yeux sans pouvoir s’en empêcher.
Qu’il trouvait Mani beau…
Celui-ci ferma bientôt ses paupières et, d’un coup, il se mit à rapetisser. Des oreilles poussèrent sur sa tête, des poils couvrirent son visage. Il disparut derrière le canapé et Edem, le cœur battant, se précipita pour aller voir ce qui se passait, inquiet malgré lui.
Il resta figé de surprise en découvrant, derrière le dossier du sofa… un magnifique chat châtain-gris aux airs un peu dégingandés. Il était mince, pas très grand mais très élancé. Il possédait de splendides yeux jaunes…
Les yeux de Maniel.
Cette fois-ci, le cœur d’Edem se serra très fort dans sa poitrine.
Le chat, clairement adolescent, sauta sur le dossier du canapé dans un miaulement joueur. Stupéfait, troublé, fortement secoué, le jeune calandre se laissa tomber dans le sofa sans quitter l’animal des yeux. Aussitôt, ce dernier grimpa sur ses genoux dans une série de ronronnements absolument convaincus, se frottant contre le torse et la main d’Edem, recherchant activement ses caresses. Loin de gêner ce dernier, il ne put s’empêcher de répondre à ses caprices et de lui gratter la tête dans un geste un peu machinal, mais chargé de tendresse.
—C’est… Tu es… Waw, lâcha-t-il, le regard perdu dans la contemplation du félin.
Il se sentait profondément bousculé dans son univers.
Et en même temps… soudain décomplexé.
Il savait que Maniel était un chat, il l’avait même déjà vu avec ses oreilles et ses crocs un peu aiguisés.
Mais là… c’était différent.
C’était réel.
Maniel était un félin.
Et lui, il était à moitié corbeau.
Est-ce que c’était si simple que ça ?
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