Calandre (French Edition)
Chapitre 60 : confusion et silence
Après le départ d’Edem, je suis resté toute l’après-midi et toute la soirée enfermé dans ma chambre, complètement démoralisé. Amael est venu me voir pour savoir ce qui s’était passé et même si je n’avais pas envie d’en parler, je lui ai tout de même raconté les évènements en m’excusant au moins mille fois de mon comportement et en pleurant abondamment. Mon aîné m'a pris dans ses bras sans me disputer, mais sans non plus me dédouaner. Ça ne paraît peut-être pas grand-chose, un simple baiser volé, mais clairement, vu la réaction d’Edem, c’était tout un monde.
Pour ma part, je n’ai pas envie de me dire que ce n’est pas grave.
J’ai placé Edem dans une situation très difficile, même si ce n’était pas l’effet désiré. Je veux assumer mes torts et apprendre de mes erreurs : jamais plus je ne dois m’amuser à approcher Edem de la sorte sans qu’il soit consentant, un point c’est tout.
Ce soir-là, mon ami n’a pas répondu à mes messages.
Ni le lendemain.
Mes excuses, mes demandes de nouvelles, mes mots d’amour sont restés sans retour aucun. Cela m’inquiète terriblement, mais je me dis que vu comme Edem était sous le choc, il a sans doute besoin de temps.
L’important, dans l’immédiat, c’est qu’il aille bien.
Et qu’il sache que je ne voulais pas le forcer.
J’ai merdé, oui, et je tiens à lui demander pardon pour cela, mais jamais je n’ai eu l’intention de lui faire du mal, ou de prendre quelque chose qu’il ne souhaitait pas que je prenne.
Il connaît, je crois, les sentiments que j’éprouve pour lui.
Je ne doute pas des siens pour moi.
Il a conscience, forcément, que j’ai envie d’aller plus loin, avec lui, mais ce n’est pas une raison.
De quoi a-t-il envie, pour sa part ?
Je ne crois pas me tromper en affirmant qu’il me désire aussi, au moins un peu.
Mais parfois, entre désir et réalité, il y a tout un monde.
J’ignore sincèrement quel est le passé d’Edem, mais je crains désormais le pire. Il a le comportement de quelqu’un qui a été abusé, j’en suis presque sûr.
J’ai donc pris mon mal en patience et attendu lundi, l’esprit en deuil, le cœur en vrac. Mais ce que je craignais s’est produit, forcément : toute la semaine, Edem a déserté l’école. Il n’est pas venu une seule fois, ni en cours, ni pour les ateliers d’art.
Et forcément, cela m’a complètement affolé.
J’ai continué à lui envoyer, en vain, des petits messages. J’essaie de ne pas être trop insistant. Au début, j’écrivais beaucoup sous forme de questions, en mode « comment vas-tu ? », « qu’est-ce qui se passe ? », etc., mais j’ai désormais changé de stratégie, histoire de ne pas être trop lourd et de ne pas le pousser dans ses retranchements. Je me contente donc de lui envoyer chaque matin et chaque soir un petit mot gentil lui disant que je pense à lui, qu’il me manque, que j’espère qu’il ira vite mieux. J’évite de m’excuser à chaque fois. Je préfère essayer d’être positif.
Même si je suis complètement perdu, et profondément désemparé.
Le mercredi, j’ai été trouver Maric à l’atelier d’arts plastiques, histoire de lui soutirer des informations. Le jeune calandre avait l’air très déprimé. Quand je lui ai demandé des nouvelles d’Edem, il m’a avoué que ça n’allait pas du tout, que ce dernier restait prostré dans son loft, qu’il ne parlait guère, qu’il avait l’air fortement démoralisé et… comme blessé.
Ça m’a fait mal.
Très mal.
Maric m’a demandé ce qui s’était passé entre nous, j’ai hésité à répondre. J’ai beau vouloir assumer mes torts, j’ai honte de moi. Devant mon silence, le jeune calandre n’a pas insisté. Le lendemain, il m’a laissé un message pour me dire qu’Adonn aimerait parler avec moi. Ça m’a effrayé, tout en me rassurant, d’une certaine manière.
S’il y a une personne capable de soutenir Edem correctement, c’est sans doute Adonn.
Du moins, je crois.
J’ai donc accepté de le rencontrer vendredi soir. Je lui ai envoyé un SMS, auquel il a répondu en me proposant une heure et un lieu : pour que nous soyons tranquilles, il m’a offert de passer chez moi après mon atelier.
C’est ainsi que je suis actuellement dans ma chambre, face à un Adonn aux airs très calmes mais aussi… très graves.
Il est visible qu’il s’inquiète, lui aussi.
À vivre au quotidien avec Edem, s’il est dans l’état dans lequel je ne cesse de l’imaginer et le cauchemarder, ça semble assez normal, ceci dit.
—Est-ce qu’on peut parler de ce qui s’est passé avec Edem ? me demande mon vis-à-vis d’une voix très douce.
Je baisse la tête, piteux et malheureux.
—Bien sûr, je réponds, la gorge nouée. C’est de ma faute si Edem est dans cet état.
—Je ne suis pas venu chercher un coupable, Mani. Je sais que tu es un jeune homme respectueux et adorable, et je ne doute pas que tu n’as absolument pas fait exprès de provoquer une telle réaction chez Edem. J’aimerais juste comprendre.
J’opine, les larmes aux yeux.
—Je l’ai embrassé, je révèle d’une voix rauque d’émotion. Je n’aurais pas dû. Je sais qu’il est sensible, je sais que le… que le contact physique lui provoque des réactions très fortes. Mais on est si proches, je l’aime, et je ne doute pas un seul instant que c’est réciproque. On partageait un... un moment, tous les deux. J'ai eu envie de l'embrasser, et je n'ai pas su me retenir. Je suis tellement désolé, je ne voulais pas lui faire du mal !
Adonn garde un instant le silence, puis soupire en secouant la tête.
—Je ne crois pas que ça soit vraiment de ta faute, Mani, affirme-t-il. Tu as raison, Edem est à fleur de peau et a beaucoup de mal avec le contact. C’est un jeune homme blessé par la vie. J’ignore beaucoup de choses de son passé, moi aussi, mais je commence à bien le connaître. Il est évident qu’il a été brisé. S’il réagit aussi fort pour un baiser volé par une personne qu’il aime comme il semble t’aimer, c’est qu’il a vécu des horreurs, dans son existence. Je suis très concerné par ses émotions, sa façon de se replier sur lui-même, la densité de son monde intérieur. Tu sais, Mani, je suis sûr que tu n’as pas pensé à mal. C’est vrai, tu aurais dû être plus précautionneux, moins spontané. Edem est en très lente reconstruction, il est très sensible. Mais je crois que tu lui as apporté tellement de positif, ces dernières semaines.
Il détourne le regard, contemplant un instant ma fenêtre en silence.
—Je suis sûr que ça va aller. Edem est soutenu, il est bien entouré. Il a besoin de temps… de beaucoup de temps. Je ne dis pas ça à cause de son état actuel, mais tout court. Tu t’es épris d’une personne terriblement fragile, Mani. Il va falloir t’armer de patience et accepter d’aller à son rythme. Et apparemment… son rythme est vraiment très lent. Et chaotique.
Il m’offre un sourire peiné.
—Qu’est-ce qui s’est passé dans sa vie pour qu’il soit aussi… brisé ? je bredouille d’une voix misérable.
Je n’arrête pas de pleurer, mais je ne cherche pas à canaliser mes émotions.
Il faut que ça sorte.
Et Edem ne mérite pas que je cache mon bouleversement.
Adonn hausse les épaules.
—Je l’ignore, Mani, soupire-t-il. À force de le fréquenter, j’ai parfois des flashes, des intuitions à son sujet, mais rien de réel, et même si je savais… ce n’est pas à moi de te parler de ses souffrances du passé. Ce n’est pas mon secret, ce n’est pas mon poids. C’est à Edem de choisir de te dire la vérité ou non. À lui de prendre ses décisions, de choisir à qui il souhaite se livrer, à son rythme, à sa manière. J’aimerais te demander une chose, Mani.
Je le fixe intensément.
—Ne cherche jamais à lui forcer la main, à ce sujet, souffle Adonn. S’il souhaite te parler de son passé, il le fera. Mais personne ne devrait l’y contraindre, même si nous nous inquiétons pour lui.
Ému, fortement ébranlé, j’opine en silence, la gorge nouée.
—Tu sais, Adonn… je dis finalement. Je ne ferais jamais rien de tel. C’est vrai que j’ai envie de savoir. Parce que je voudrais le comprendre. Pouvoir le soutenir. Savoir comment réagir avec lui. Parce que je l’aime tellement, le voir souffrir comme ça, se replier, s’isoler, ça me blesse et ça me rend profondément triste. Mais je le respecte, vraiment. Je veux être là pour lui, je voudrais être un pilier, s’il veut bien de moi à ses côtés. Je l’aime tel qu’il est, entièrement, peu importent ses traumatismes, et je l’aime assez inconditionnellement pour ne jamais vouloir le forcer à livrer des choses qu’il n’a pas envie de me dire.
Mes propres mots font couler de nouvelles larmes sur mes joues. Adonn m’offre un sourire empli d’affection, pose délicatement sa main sur la mienne, en un geste tendre et rassurant.
—Tu es quelqu’un de bien, Mani, m’assure-t-il. Edem a beaucoup de chance de pouvoir compter sur toi.
Je réponds timidement à son sourire. Il me rassure et m’apaise un peu, par ses mots, par sa gentillesse. J’ai passé ma semaine à m’en vouloir de mon comportement, à me considérer comme un horrible monstre pour avoir blessé Edem. L’entendre me dire que ce n’est pas le cas me fait un bien fou.
—Dis, Adonn… je bredouille, penaud. Est-ce que je pourrais… venir rendre visite à Edem ? Il ne répond pas à mes messages, je sais qu’il faut que je le laisse décider, mais est-ce que tu pourrais… Je ne sais pas. Lui dire que je l’aime et que j’ai envie de le voir ?
Le calandre hoche la tête gravement.
—Je le lui dirai, Mani, je te le promets. Je vais en parler avec lui. Est-ce que tu veux bien faire encore un peu preuve de patience ? Edem est en voie de guérison, et je suis sûr qu’en lui transmettant ton message d’amour, il se sentira un peu mieux. Mais il va avoir besoin de temps, encore, je crois.
J’acquiesce sans un mot, la gorge douloureuse.
Je comprends, intimement, qu’il faut que j’attende le feu vert d’Edem.
Que j’accepte qu’il m’ignore encore, pour dieu sait combien de temps.
C’est très dur, et j’en souffre horriblement.
Mais j’aime assez Edem pour lui laisser l’espace dont il a besoin.
Le temps nécessaire pour qu’il se relève.
Et qu’il accepte, peut-être, de me revoir.
Il me manque à un point…
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