Calandre (French Edition)
Chapitre 64 : terrible passé
Le silence se prolonge, alors qu’Edem pèse contre moi. Il semble contrôler sa respiration. Je le sens extrêmement tendu, pourtant il s’abandonne à mon étreinte sans chercher à s’en dégager. Il finit malgré tout par se tortiller dans mes bras, me repousser doucement, s’éloigner de moi. Ce geste me blesse profondément, mais je le laisse faire, souhaitant respecter ses limites et besoins.
—Excuse-moi, souffle-t-il sans me regarder. Je ne vais pas pouvoir te parler en étant collé contre toi et puis…
Il expire avec force.
—Si tu savais à quel point je suis sale, tu ne voudrais sans doute pas me toucher comme tu le fais, murmure-t-il.
Ses paroles me broient littéralement le cœur. Choqué, je ne sais pas quoi répondre. Je me tais un instant, jusqu’à ce que mon ami tourne légèrement son visage vers moi. Il a l’air tellement triste que cela me secoue en profondeur.
—Edem, je… je bredouille. De quoi tu parles ?
J’ai conscience que ma voix a eu tendance à monter dans les aigus. Son regard, son comportement, ses non-dits m’affolent. Je ne veux pas le forcer à se livrer, mais il en a trop dit pour que je supporte ses silences.
Edem secoue la tête, soupire.
—Tu sais… souffle-t-il. Ces derniers mois, je n’étais plus moi-même. Je t’en ai parlé, vaguement, mais…
Il se tait et j’attends, suspendu à ses mots.
Sa respiration est redevenue un peu plus chaotique, même s’il semble tout faire pour la maîtriser.
—Je n’étais plus humain. J’ai sombré dans la part animale qui est en moi. J’ignorais qui j’étais alors. Tu le sais, je me croyais humain, avant tout ça. J’ai peur de perdre encore le contrôle, mais…
Il inspire profondément, expire encore une fois puissamment.
—Une part de moi regrette cette période, chuchote-t-il. J’étais… libéré de mon passé. Libéré de mes émotions. Libéré de mes souvenirs. J’étais corbeau, je vivais l’instant présent, tout était plus fort, tout était… euphorisant. Mes échappées belles dans la nature. Mes longues sessions de vol. Et…
Il semble hésiter, puis se tait.
Je me demande ce qu’il voulait rajouter, mais je ne dis rien, conscient que la moindre maladresse de ma part pourrait le bloquer, voire pire.
—J’ai… eu une enfance compliquée, lâche soudain Edem. Depuis toujours, les autres ne m’aiment pas. Les adultes m’ont toujours ignoré, ils n’étaient pas spécialement méchants avec moi, mais ils fermaient les yeux sur ce que je subissais. Même mes parents… ma mère était persuadée que je devais affronter les autres enfants, que j’étais un garçon, qu’il fallait que je sois fort, que je m’intègre, que je gagne ma place. Que je me défende seul face à leur violence.
Mon cœur se serre violemment dans ma poitrine, ma respiration se coupe.
—Leur… violence ? je balbutie.
Toujours dos à moi, Edem acquiesce. Ses épaules sont si crispées qu’on aperçoit à peine son cou, presque rentré entre ses omoplates.
—Leur violence, répète-t-il à voix très basse. Quand j’étais enfant, c’était des coups, des moqueries, des insultes. Les autres enfants de mon village me rejetaient, ils étaient cruels mais… ça n’allait pas si loin.
—Pas si loin ! je m’outrage. Tu viens de dire qu’ils te frappaient !
Edem émet un petit rire rauque, brisé.
—Oui, admet-il. C’est ce que j’ai dit. J’en souffrais. Je voulais des amis, et en même temps, c’était si dur de traîner avec les autres que j’aurais voulu pouvoir juste m’isoler. Mais ma mère avait peur que je devienne associable si je restais seul.
—Mais ils te faisaient du mal ! Elle n’a jamais rien dit ?
—JE n’ai jamais rien dit, répond Edem. Elle savait que ça se passait mal, elle savait que les autres étaient méchants avec moi, mais elle ignorait qu’ils me frappaient, qu’ils étaient si cruels. Je ne voulais rien dire. J’avais peur qu’ils se vengent, et…
Il semble hésiter.
—Et j’avais peur que ma mère ne me croie pas. C’est une femme dure, je n’ai jamais vraiment douté qu’elle m’aimait, mais elle ne savait pas me gérer. Je crois qu’elle n’était pas faite pour être mère, et elle était dépassée par ma différence. Elle aurait voulu un enfant qui soit comme les autres, un enfant qui la rende fière. J’étais tout l’opposé et elle ne le supportait pas.
—C’est… horrible, je gémis, une boule douloureuse nouant ma gorge.
Edem acquiesce.
—Sans doute. J’ai vécu avec. Je ne lui en voulais pas. Ni à personne. Moi, tout ce que je voulais… c’était être accepté.
Il secoue à nouveau la tête.
—Être aimé, souffle-t-il.
J’ai envie de lui crier que moi, je l’aime.
De le serrer dans mes bras.
Mais je ne bouge pas.
Et je me tais.
Conscient qu’il a besoin d’aller au bout de ce qu’il a à me dire.
—Dans notre village… il y avait un chef à notre bande. Je dis « notre », mais je n’en ai jamais fait partie. Du moins… Je ne sais pas. C’était étrange. Au final, ils m’acceptaient parmi eux, ils ne me chassaient pas. Mais je crois qu’ils me laissaient être là pour pouvoir se servir de moi comme souffre-douleur. Je pense qu’ils se montaient la tête, tous. Et notre… le chef… J…
Il bute sur le mot. Je l’entends se remettre à panteler.
—Edem… je lâche. Tu n’es pas obligé, si…
—J’ai besoin de t’avouer la vérité ! répond-il vivement.
—Ok, mais…
—Jules, me coupe Edem d’une voix soudain un peu froide, un peu mordante. Il s’appelait Jules. Il me détestait. Ou alors… Je ne sais pas. Je crois qu’il était fasciné par moi. Mais c’était… c’était une fascination malsaine. Quand nous étions enfants, il adorait me « torturer », à sa manière. Et monter les autres contre moi. Les autres avaient l’impression qu’il était content d’eux, quand ils m’insultaient ou me faisaient du mal. Jules avait… une sorte d’aura. Comment dire ? Tout le monde l’aimait. Les adultes l’adulaient vraiment, je crois que si j’avais dit quoi que ce soit contre lui… personne ne m’aurait jamais cru, parce que Jules était très lumineux, et moi…
À nouveau, son souffle se coupe.
—Et moi j’étais le vilain petit canard, murmure-t-il en enserrant plus fort ses jambes contre son torse.
Je me mords les lèvres pour retenir les larmes qui me montent aux yeux.
Je suis triste, bouleversé, choqué, et j’ai comme l’impression, diffuse, dangereuse, que le pire reste à venir.
—Tu sais, quand j’étais enfant… moi aussi j’aurais voulu que Jules me valide en tant que personne. J’aurais voulu qu’il m’apprécie, être son ami. Il était tellement… classe. Du moins, comment dire ? Il avait comme une double personnalité. Il était comme un soleil, brillant et… destructeur.
Il expire longuement.
—Quand on est arrivé au collège, j’espérais que tout s’arrête. Je changeais de ville, j’étais interne… Je voulais un nouveau départ.
Il se met à rire doucement, d’un rire brisé, éraillé.
—Tout ce que je voulais, c’était un ami. Un seul. Ça m’aurait suffi. Ou même simplement qu’on me laisse tranquille. Mais il s’est trouvé… que Jules était dans ma classe. Il a monté les autres contre moi en leur racontant des horreurs, des mensonges sur un élément de notre passé commun…
Il abaisse sa tête, se recroqueville davantage encore.
Il a l’air soudain… tellement petit.
—J’ai sauvé Jules, un jour, chuchote-t-il. Mais il… Il a fait comme si au lieu de le soigner, je l’avais… Comme si c’était moi qui avais causé ses blessures.
J’aimerais m’outrager, mais je me tais. Je tends la main vers lui, n’ose pas le toucher.
J’ai peur qu’il me repousse.
Ou qu’il s’affole.
—Bref, soupire mon ami. Tout a recommencé. Jusqu’à ce que je découvre qu’en fait, Jules…
Sa voix se casse soudainement. Il se tait à son tour, se met à panteler violemment.
Mon instinct déclenche soudain une sonnette d’alarme au fond de moi.
Tout mon corps se crispe brutalement.
Il y a quelque chose qui ne va pas.
Quelque chose de bien plus horrible que tout ce qu’il vient d’évoquer.
—Qu’est-ce qu’il t’a fait ? je gronde.
Je ne reconnais même pas ma voix. L’animal en moi est furieux, je ne sais pas pourquoi, mais j’ai du mal à le contrôler.
Je hais ce Jules de malheur, et ça dépasse de très loin les actes qu’Edem vient de dépeindre.
Mon ami se recroqueville davantage sur lui-même. Il arrondit le dos, il semble craindre ma colère.
—Pardon, Edem, je… je balbutie. Pardon. Je ne voulais pas me fâcher.
Je tends mes doigts vers lui, renonce encore une fois à le toucher.
—Qu’est-ce qu’il t’a fait ? je reprends le plus doucement possible.
Edem émet soudain un drôle de son, entre le rire et le sanglot. Cela me vrille les tripes.
Cela me broie le cœur.
—Il m’a forcé à passer un contrat avec lui, expire-t-il. Il m’a forcé à le… à le…
Il secoue la tête violemment. Il tremble de tous ses membres. Il halète si fort que j’ai peur qu’il cède à ses émotions.
—Il m’a forcé, conclut-il tout bas.
—Edem… je gémis.
Mon ami se tait.
—Est-ce que je peux… j’hésite. Est-ce que je peux te prendre dans mes bras ?
J’ai besoin de le serrer très fort contre moi.
J’ai mal.
J’ai tellement mal.
Edem tressaille.
—Non, tu ne peux pas ! bredouille-t-il en s’éloignant brutalement de moi.
Ce faisant, il se tourne vers moi. À travers les larmes qui brouillent ma vue sans que je me sois aperçu qu’elles s’étaient mises à couler, je lis sur ses traits tirés son affolement.
Au fond de ses yeux si noirs brille une supplique qui me blesse profondément.
C’est un appel à l’aide, un besoin de m’entendre lui assurer que je ne le trouve pas sale, et en même temps, je peux voir à quel point il est affolé, à quel point il est dégoûté par lui-même.
—Edem, je souffle en essuyant mes larmes. Je t’aime. Ce qui t’est arrivé… ce n’était pas ton fait. Ce n’était pas ta faute.
—Mais mon corps… mon… Je suis… J’ai été…
Il bégaye, ne trouve plus ses mots. Je secoue la tête, le fixe droit dans les yeux.
—Tu n’as rien fait de mal. Ce n’est pas toi qui es souillé. C’est lui qui me dégoûte. Pas toi. Jamais.
Ces mots semblent le bouleverser.
Le toucher droit au cœur.
Il cligne des paupières encore et encore, comme s’il se retenait de pleurer. Je l’implore du regard.
–Edem, s’il te plaît, laisse-moi te serrer dans mes bras, je geins. Laisse-moi te prouver à quel point je t’aime…
Il semble hésiter puis, lentement, sans me quitter des yeux, il s’avance jusqu’à moi. Hésitant, timide, il lève la main vers moi, la laisse retomber. Je ne bouge pas, le laissant faire.
Il a besoin de prendre ses propres décisions.
D’aller à son rythme.
Je veux respecter ça.
Enfin, ses doigts crochètent mon sweat, son visage s’enfouit dans les plis de mon vêtement. Je retiens une expiration soulagée. Mes mains frissonnantes se rapprochent de lui, n’osent pas le toucher.
—Est-ce que… est-ce que je peux t’étreindre ? je lui souffle.
Edem se rapproche de moi, opine silencieusement. Je l’entoure de mes bras, l’enlaçant amoureusement.
Tendrement.
J’ai envie de le presser très fort contre mon cœur, mais je veux surtout, dans l’instant, lui offrir de la douceur.
Une protection.
Un asile.
Une ancre.
OceanofPDF.com